Le Chemin sauvage, Jean-François Haas


Jean-François Haas, Le Chemin sauvage, Seuil, 2012, 324 pages

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Ou le chemin de toutes les sauvageries, de toutes les cruautés, auxquelles j’ajouterai certaines des miennes. Quelques saveurs acides, trois, que d’autres miels viendront tempérer.

Ce roman fastueux est en lui-même une Bénichon, la fête d’automne après les moissons en pays fribourgeois, une Saint-Martin dirait-on en Ajoie.

Le menu est trop copieux, le banquet semble s’éterniser, et l’on a les yeux gourds et l’entendement alangui. Tout le roman est mené par un narrateur enfant, qui vient d’avoir douze ans, derrière lequel paraît trop souvent le narrateur adulte, transi de mélancolie et de désir de réparation, dans un univers où les bons et les méchants forment deux camps nettement antagonistes.

Enfin, ces des dialogues qui reproduisent in extenso ou presque, les propos d’une campagne hostile : aux étrangers, les Italiens, venus travailler à la construction des barrages dans les Alpes suisses, aux tziganes voleurs de poules, aux homosexuels, dont on ne disait pas le nom, souffre- douleurs des gars virils et bien pensants, aux syndicalistes, militants dont certaines valeurs profondes s’adossent au christianisme, au curé dans la mesure où il prend la défense de l’orpheline, de l’homme engagé et honnête, en fustigeant les familles établies et craintes. Les propos ainsi reproduits lassent et n’introduisent aucune perspective critique ni idéologique.

(Voir la leçon de Céline ou celle de Louis Ferdinand Ramuz)

 

Fort heureusement, ce roman a des qualités.

Le mérite d’être assis sur une documentation solide de l’histoire de l’enfance jusque dans l’entre-deux guerres (on peut ainsi dater, même si tout se déroule en Suisse, car les échos des guerres y sont nombreux), comme celle des « enfants misés », orphelins placés dans des fermes où l’on n’hésite pas à les exploiter corps et âme. Réalité que Jean-François Haas dit s’être autorisé à prolonger jusque dans les années cinquante, qui correspondent à sa propre enfance. Il y a un fond documentaire intéressant, concernant l’histoire de la Suisse, la sociologie des populations des campagnes : les amours cachées, la mort, les sexualités hors normes, les comportements religieux… Enfin, le rappel de petits crimes insidieux et silencieux, dont on ne parle que rarement.

 

L’autre qualité, et selon moi la plus suave, la plus travaillée, ce sont ces moments où les perceptions de l’enfant le rendent à un temps universel. Un propos entendu, un souvenir, une leçon d’histoire, se traduisent dans le jeu _ jouer à la guerre, devenir un soldat de l’armée Bourbaki ou un fantassin français vaincu et mourant aux Verrières, devenir combattant italien ou russe, dans un face à face impitoyable, lors de la Deuxième Guerre mondiale. Plus que cela encore, l’enfant devenu soldat voit le paysage transformé, sent les relents lourds des champs de bataille, vit, l’enfer de l’hiver russe, il en devient le héros fier et malheureux. Un idéal déchiré.

« Pour les enfants, pas de murs» (extrait de la citation de Tomas Tranströmer qui figure en exergue de l’autre roman dont il est question ci-dessous).

Pour traduire cet empilement de l’espace/temps, sans y ajouter quelque commentaire de narrateur omniscient, il y a de longs passages construits et fluides où les époques, les sensibilités, se mêlent au paysage (étang, pré, forêt, ferme). Tout est vécu de l’intérieur, un intérieur gonflé de sève puissante, de ce fait, peu de portraits de personnages si ce n’est la couleur d’une chevelure, d’un maillot, la dégaine d’un simplet. Il en faut un pour qu’un coupable soit désigné à la vindicte et emprisonné à la place du vrai criminel. On apprend qui il est à la dernière page. Effet de tension maintenu. Prescription aux yeux de la justice humaine mais une justice immanente vient réparer.

 

Ce roman fait suite à : J’ai avancé comme la nuit vient, Seuil 2010, 388 pages, qui mériterait une étude détaillée. Même critique à l’égard de certaines longueurs ou de certains adverbes fabriqués et contournés, mais quelle puissance d’évocation plurielle qui entremêle des substrats bibliques, artistiques, historiques à une vie passante et superficielle. Celui qui porte en lui ces profondeurs et convictions humanistes, c’est Merel, le guide touristique, les autres sont les touristes qui passent, voyagent, consomment, effleurent dans une indifférence au monde, vécue dans la plus naïve insouciance. Au lecteur de conclure quelle présence au monde il veut inscrire.

 

 

 

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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