Au camp de Abu SaKer 2


Ce samedi 8 novembre 2014 au camp de Abu SaKer (ce qui signifie : le père de SaKer, le père de l’aigle)

Le comité de Kaashatieh régit une vaste région où se trouve le camp de Abu SaKer, parmi quatre autres de sa famille. Sur la route de Jéricho vers Naplouse, c’est-à-dire du sud vers le nord de la Cisjordanie.

Avant 1967 il y avait ici plus de 300 familles, en 1997, plus que 51 familles, aujourd’hui 14 familles.

Campements situés dans un site de collines, accessibles par un chemin de terre chaotique, de sable sur un soubassement plus ou moins rocheux. Plus haut, des postes d’observation militaires, et juste au revers de la colline, une colonie israélienne. Peu de maisons dans cette colonie – il s’agit d’occuper le terrain –  mais d’énormes cultures maraîchères et fruitières, c’est ainsi dans toute la vallée du Jourdain. Un Jourdain asséché à présent, sauf sur 2 ou 3 km, pour situer l’endroit du baptême de Jésus. Concession faite aux pèlerins.

 

Probablement l'épouse de Abou SaKer

Probablement l’épouse de Abou SaKer

Vous allez assister à un long dîner, apéro, plat de résistance bédouin, et dessert militaire. « Si vous avez le temps, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être » dit toujours la chanson de Boris Vian.

Apéro, un peu d’histoire

Abou SaKer remercie  toutes les associations françaises qui travaillent sur le terrain et/ou à la prise de conscience du problème palestinien, le pluriel conviendrait mieux…  Des problèmes. Une prise de conscience très importante pour changer la donne…

Cotcote cotcote, cotcotco-Dette !

Une poule passe, plumes au vent. Majestueuse, dans le claquement des bâches des tentes prêtes à l’envol, des haillons de bâches déchiquetées, des sacs en plastique effilochés mais persistants, nouvelles fleurs des camps au désert, et le petit grincement d’une boîte de Koka qui s’écrase sous la semelle. Koukakoula, c’est un peu comme cela que qu’on l’écrit en arabe.

Abou SaKer parle

« Je suis allé en France le 1er avril 2014 et j’ai vu la force de la mobilisation des associations pro-palestiennes.

On nous sert café et thé, sous la tente (bâche) à trois côtés, celle dévolue aux invités.

« Ici, à Kaashatieh , parmi quatre localités, ciblées depuis 1967, plusieurs tentatives ont été menés pour nous faire évacuer les lieux.

  • 1967 à 1971 : confiscation des animaux par l’intermédiaire d’amendes de plus en plus élevées
  • 1971 à 1987 : des animaux ont été abattus par des tirs
  • Animaux confisqués et emmenés dans un entrepôt (en quarantaine) contre une contribution palestinienne 11 dinars (15 euros) chaque nuit pour les animaux adultes, en attendant d’aller les récupérer. Nous payons en contractant des prêts bancaires, ou en vendant une partie de nos animaux. L’objectif est de démolir l’économie palestinienne.
  • 1987 , première Intifada, rébellion mâtée, les paysans ont été un peu plus tranquilles
  • Accords d’Oslo (1991 1993), ils  ont eu pour conséquence la délimitation de 3 zones A, B, C et toute la vallée du Jourdain est en zone C (toute l’administration et la sécurité sont  assurées par Israël). Les lieux sont débaptisés et rebaptisés avec des noms israéliens. Sont créées des zones de combats et des zones militaires, bien qu’il n’y ait ni combat ni militaires. Parfois certaines zones sont déclarées parcs nationaux. 60% de nos terres sont devenues des parcs nationaux, lesquels peuvent être incendiés. Il suffit de quelques gazelles pour appeler des terres confisquées un « parc national ».
  • 1997 : politique de démolition des maisons, des fours à pain, avec une troupe de soldats et des tanks. Pourtant ces terres sont propriété ottomane. En conséquence, des animaux sont morts en raison des conditions climatiques excessives en été ou en hiver.
  • Une plainte contre l’armée israélienne a été déposée devant la haute cour de justice avec une avocate israélienne. Le tribunal nous a demandé des papiers comme si nous allions construire une villa. 10 décembre 2010, nous sommes considérés comme des habitants illégaux, bien que nous soyons sur nos terres depuis des générations. Alors que dans la colonie voisine de Rhouani, un Israélien russe récemment établi, a sa terre et reçoit de l’aide d’Israël.

C’est une politique de destruction systématique, y compris écologique, celle de l’oiseau phénix, des sources d’eau, et du Jourdain interdit aux Palestiniens, ouvert aux colons. L’eau est déviée du Jourdain jusqu’au Néguev.

Les sources palestiniennes sont très connues, mais les nappes phréatiques sont pompées ou polluées volontairement. Il nous est impossible d’utiliser l’eau des barrages. Nous sommes forcés de faire 54 km aller retour pour acheter de l’eau à 22 shekels par m3 (environ 5 euros)

Apéro, suite

Nous n’avons pas : d’accès aux soins le, pas le droit d’avoir une école. Ainsi sommes-nous obligés de louer une chambre pour nos enfants éloignés de nous quatre jours par semaine. Il s’en suit des problème d’absentéisme.  5% de nos enfants arrivent à l’université. Parfois les  bergers sont arrêtés.

 

A gauche la tente de réception.  à droite la cuisine

A gauche la tente de réception. à droite la cuisine

La communauté internationale et ses représentants ont été reçus ici – voir ci-dessus –  mais ils demeurent silencieux. Nous ne voulons pas une guerre, seulement le respect de l’article 4 de la Convention de Genève. »

Echanges, questions

– Quels sont vos revenus ?

Ils proviennent de la vente de nos animaux, viande de l’aïd (fête de fin du ramadan), lait de brebis, fromage de brebis. Mais nous avons des frais pour leur nourriture et pour l’eau.

– Combien d’animaux faut-il pour faire vivre combien de personnes pour une vie normale et digne ?

 Est-ce que notre vie ici est digne ? Quelle vie digne quand je vois mon fils sans soin, emprisonné quand il a voulu forcer le passage, quand nos habitations sont démolies. Notre dignité c’est vivre, libre.

Abou SaKer nous emmène au-dessus de la colline pour découvrir la petite colonie israélienne voisine et les trois autres campements bédouins du secteur.

Le msakhan, plat de résistance, plat traditionnel bédouin

De retour, une table sommaire est dressée avec soin par les jeunes garçons de la famille. Nous allons déjeuner avec le plat traditionnel bédouin « Msakhan » riz, poulet ou bœuf, et sauce aigre douce de brebis, avec galette de pain, plus ou moins fine ou épaisse, cuite sur un couvercle arrondi, comme un bouclier renversé, posé sur le feu. C’est un délice. On mange avec les doigts, on pioche dans le plat avec un morceau de galette.

Café ou thé.

Le dessert

Abou SaKer, de dos, et quelques autres

Abou SaKer, de dos, et quelques autres

Le repas se termine, sur la route en hauteur, nous apercevons une grande jeep de l’armée. Observation. Elle descend, se gare devant le campement, elle est protégée de grilles contre le caillassage, trois soldats en descendent, deux restent à l’intérieur. Abou SaKer s’avance, puis d’autres. Pas MM le guide, Palestinien qui a un passeport de Jérusalem. Il risque de se faire embarquer pour être interrogé. Nous sommes encouragés à photographier, pour gêner les soldats. Ils sont jeunes, noirs, blonds, puisque être juif c’est être israélien, où que l’on soit né.

Que faites- vous ici ? Pourquoi êtes-vous ici ? Où êtes-vous allés ? Qui vous a emmenés ? Quand repartez-vous ?

Le chauffeur est là, mais il n’est que chauffeur, il a les bonnes plaques pour circuler.  Nous jouons les touristes joyeux et naïfs. Ils repartent, nous photographions encore.

Abou SaKer est déterminé à rester. Mais les jeunes ? Certains partent, attirés par un peu plus de confort.

Le campement est un ensemble de tentes faites de haillons de bâches déchirées qui flottent dans le vent furieux. Pas d’électricité, deux panneaux solaires, une citerne d’eau. Des papiers et des plastiques mâchés d’usure et de poussière, un peu partout. Ni conteneur, ni ramassage. RIEN.

Abou SaKer, je l’écris avec un K majuscule au centre du prénom, car il s’agit du K arabe, prononcé dans l’arrière gorge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.


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2 commentaires sur “Au camp de Abu SaKer

  • Patricia Crelier

    Chère Jo,
    Je suis ton périple en pointillé sur les frontières minées… et dans les enclaves d’une terre exigée, poussent des fleurs de liberté, qui ne demandent qu’à exister…
    Ton voyage ressemble à un hommage.
    Un mot? la dignité
    Un autre? le partage
    Merci…

    Pat

    • josineb Auteur du billet

      Depuis 24 heures il pleut des cordes dans la région de Bethlehem (des ficelles dirait-on en Ajoie).
      Ont-ils, sur les collines ou petites montagnes de Judée, la même pluie, le même vent ?
      Le vent, assurément. Et s’il pleut de surcroît, ils doivent avoir froid, sous les tentes.
      Ce ne sont pas des bédouins pour touristes.
      Pensées partagées, jo