Etrange étranger… 2


Étrange étranger , Beit Jala 1er décembre 2014

Qui est l’étranger ?

Je ne me suis pas trop étranger, si je vis dans mon milieu habituel, hors de tout événement extraordinaire heureux ou malheureux. Pris dans un ensemble de fréquentations et de comportements quotidiens, je fonctionne avec plus ou moins d’assurance.

Dès que je voyage seul-e, je deviens autre.

Si je voyage dans mon pays, je vis d’autres paysages, d’autres rythmes, d’autres rencontres.

Dans un pays où l’on parle la même langue, mais où les lois diffèrent, je suis un peu plus autre à moi-même.

Dans un pays où l’on parle une langue tout à fait différente, je deviens sourd et muet, n’ayant recours qu’à mes yeux et mes gestes. Je ne suis plus que moi au-dedans de moi, confronté à d’autres personnes et d’autres situations, qui dans certaines circonstances réagissent comme moi, dans d’autres, différemment.

Maisons ou baraques  détruites au pied du mur, plus qu'un "moi" en friche provisoire

Maisons ou baraques détruites au pied du mur, plus qu’un « moi » en friche provisoire

Dans ce contexte s’expriment, non à part égales, et la confiance et le doute, et ce, de façon variable, que je vais laisser paraître, juguler, m’avouer, essayant après cet aveu, de soupeser, d’évaluer si mes réactions sont justifiées ou non.

La plupart du temps, il faut laisser tomber, au risque d’interpréter les intentions de l’autre alors qu’il n’en n’a pas, ou qu’elles sont à l’opposé de celles que je lui attribue. De même les siennes peuvent être fluctuantes, au gré de l’humeur et des contraintes affrontées.

Suis-je sûr-e de moi ? Confiant-e ? Certain-e que j’apporte quelque chose ? Hésitant-e ? Déplacé-e ? De trop ? Inutile ? Suis-je à ma place ? Suis-je de quelque utilité montrant une autre vision, une autre manière de procéder ? Il n’y a d’étranger que moi et que mon autre… face à cet autre que je découvre.

L’étrange, pour l’étranger que je suis

En France (terres de la vieille Europe) nous avons tellement l’habitude d’être dans le bon droit, les pays de la civilisation (d’une certaine civilisation) , de la raison, de la prévision, du calcul, du savoir….qu’on se pense en exemple, en mentor, prêt à apporter ce savoir être et ce savoir faire… Mais on se trouve vite délesté de ces certitudes, de ces attitudes.

Le prévu , l’imprévu et moi

D’une semaine à l’autre, d’un jour à l’autre, il peut y avoir un changement de programme. La perception et la manière de faire (enseigner par exemple) sont différentes de celles auxquelles nous sommes habitué-e-s.

La dépendance, l’indépendance, et moi

Dès lors que l’on est « volontaire », à Beit Jala (du 16 11 au 11 12 2014) dans une école privée chrétienne, on est dépendant, à disposition, y compris quand il y a peu à faire. Qu’on ne se croie pas parole d’évangile, attendu, les professeurs ont leur légitimité, leurs habitudes. Qui suis-je pour les conseiller ? Il faudrait susciter la curiosité. Il me semble y parvenir quelquefois. Être à disposition, être dépendant et accueilli, plutôt que l’accueillant, autant de rôles qui exigent plus d’humilité.

Quand c’est jour de congé, reprendre son indépendance, s’occuper soi-même, vivre son quotidien dans un environnement inhabituel. « Prends ta liberté » m’a-t-on dit.

L’observation, le jugement ou non le jugement, et moi ?

Généralement nos observations sont immédiatement suivies de jugements. Quelle que soit la personne « volontaire » pour quelque mission que ce soit, elle a envie de rentabiliser son temps et son investissement, cela fait du bien à l’ego.

A la suite de trois expériences (Bulgarie : université, Égypte : collège, Palestine : école primaire), il me paraît qu’il ma été donné de faire selon ce que je pensais le meilleur, sans vouloir être à moi seule un exemple, une révolution.

Pourtant

les jugements déboulent en force : je suis tentée de dénoncer la consommation, la saleté des lieux publics, rues, places, et cela avec force voire irritation. Or, ces saletés sont NOS saletés, produits de consommation, multiplication des emballages. La Bulgarie de 2008 par exemple, était infiniment plus sale que celle de 2002.

« nous, nous constatons les conséquences de la politique néo libérale adoptée en Cisjordanie en 2004 (…) » dénonce un Palestinien engagé rencontré lors du séjour. Bref extrait repris ici parce qu’il parle de cette politique néo libérale qui ferait oublier le mur, la résistance, le combat. Mais sur cet oubli, volontaire, conscient ou non, se dire que vivre au quotidien, c’est parfois éloigner de soi l’insoutenable.

Être témoin de cette politique  ! Comme précédemment témoin de la politique d’apartheid, d’occupation, d’injustice de la part d’Israël  en Cisjordanie.


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.


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2 commentaires sur “Etrange étranger…

  • Nicole Cordier

    Oui, voyager, c’est toujours apprendre, donc rester humble. Mais tu l’es.
    Et côté relations humaines ? As-tu vécu des connivences, partagé tes « libertés » ?
    Plus qu’une semaine avant de retrouver le bercail, tout va si vite.
    Profite de chaque jour, et prends soin de toi.

    • Bataillard

      Innombrables surprises et bonheurs. Moments d’attente, situations imprévues, alors il faut improviser, là, vite quelque chose. Interpellations joyeuses dans la rue : Hi ! hello ! What is your name ? Where dou you come from ? Regards.
      Jamais d’hostilité. Seuls regards lourds et silences haineux, lors d’une perquisition d’une maison, à Jérusalem EST, par l’armée occupante.
      J’ai pris des libertés. On m’a laissé beaucoup de liberté, à l’école du Patriarcat latin de Beit Jala, sans formalités.
      Enfin, j’ai été maintes fois étonnée, regardant, et faisant taire tout jugement. Merci Nicole, JoB