Michel Warschawski, militant israélien pour la reconnaissance des droits des Palestiniens


Le voyage organisé par Palestine Amitié Besançon, du 2 au 14 novembre 2014, nous a permis de rencontrer Michel Warschawski à Jérusalem.

Michel Warschawski, Jérusalem, 5/11/2014

 

Israélien, né à Strasbourg, arrivé à l’âge de 15 ans, militant pour les droits des Palestiniens, a été rapidement confronté à la Guerre des Six Jours :

« Je me suis engagé pour les droits des Palestiniens. Il y a 30 ans c’était la seule organisation mixte israélo-palestinienne. Trente ans après notre pari est réussi, nous sommes  encore là, mais, mauvaise nouvelle, nous sommes toujours les seuls. Il y a eu quelques partenariats éphémères qui ont éclaté à la première difficulté.

A partir des années 90 les permis pour les Palestiniens de Cisjordanie (voir note ci-dessous) n’ont plus été accordés pour venir à Jérusalem ou en sortir, c’est la raison pour laquelle nous avons ouvert un deuxième bureau à Beit Sahour, de l’autre côté de la ligne verte. J’en suis le président gendarme qui vérifie si les membres du bureau de Jérusalem vont à Beit Sahour une fois par semaine. Beit Sahour se trouve en zone C, interdite pour les Juifs (grands panneaux  aux entrées sur les routes, qui informent les Israéliens de la dangerosité de se rendre en zone C et qui leur interdisent formellement d’y pénétrer). Un de nos objectifs est de pousser d’autres organisations à aller vers l’extérieur. C’est dangereux mais nous sommes passeurs, nous avons des guides et des chauffeurs. Nous sommes l’anti-mur. Le chacun chez soi n’est pas respecté par l’armée israélienne qui entre en territoire palestinien quand elle le veut.

Seuls les Arabes israéliens et les Palestiniens de Jérusalem Est peuvent se rendre à Jérusalem ouest.

Panneau interdisant aux Israéliens, d'entrer en Cisjordanie

Panneau interdisant aux Israéliens, d’entrer en Cisjordanie

1984 : date de la fondation de Alternativ Information Center, nous informions le monde israélien de ce qui se passait chez les Palestiniens, et vice-versa. Cela reste un objectif, même si nous ne sommes pas une agence de presse. Grâce à la première Intifada (1987), nous avons acquis la compétence pour délivrer une bonne information factuelle, et à présent, nous nous efforçons de faire une information analytique, même si les fondations européennes nous soutenant ont moins d’argent à nous donner.

Le bureau de Beit Sahour (Cisjordanie, zone C) nous redonne une visibilité : nous y avons un café, nous présentons de films, dans une bonne atmosphère alors que la ville est l’épicentre d’une aggravation des relations israélo-palestiniennes. Il y a en effet des provocations tous les jours, que ce soit sur l’esplanade des mosquées, dans les rues ou lors de confrontations comme dans la rue Salah Al Din ces jours derniers. Exacerbation des tensions depuis l’assassinat du jeune palestinien, brûlé vif, qui appartenait à la famille Aboul Kher, une grande famille de résistants palestiniens qui totalisent des années de prison. Situation qui ne va pas se calmer. Même si personne ne veut attirer l’attention sur l’état d’Israël.

Lire les questions des membres du groupe et les réponses de Michel Warschawski

Questions

DD : Est-ce que vous vous sentez encore en sécurité ?

MW : il y a peu de temps j’ai écrit un article : J’ai peur, ce qui a secoué mes amis, je me sentais jusqu’alors protégé par mon identité. Mais il y a eu un changement il y a quelques mois, pendant l’agression de Gaza : j’ai senti que j’avais peur. Ainsi : lors d’une manifestation devant la mairie de Jérusalem où je demande à ma fille, adulte de rentrer vite à la maison, sans passer près d’une contre-manifestation d’extrême droite violente. Le même soir, je me suis levé deux fois dans la nuit pour aller voir si j’avais bien fermé mon portail.

La Cour Suprême tente de lutter encore contre les lois liberticides, mais il est question de réduire son champ d’action. C’est aussi simple que cela.

DD : Vous craignez plus votre propre camp que les Palestiniens ?

MW : oui, même si à certains endroits de Cisjordanie, je n’irais pas seul. C’est une bonne chose que les Palestiniens prennent autorité sur leur territoire. Même après Gaza, on est encore dans Gaza malgré le cessez-le feu. Attaquer et viser des cibles civiles, n’est pas le problème pour Israël : Gaza n’était pas l’objectif ni non plus le Hamas ; c’était Mahmoud Abbas, perçu comme quelqu’un qui veut la paix même au prix de compromissions qui gêne Israël, de même le fait que les Palestiniens soient perçus comme un peuple opprimé (« Gaza : une putain d’opération chirurgicale » selon le secrétaire d’état aux UN).

D’après Israël si on attaquait Gaza soit M. Abbas se ralliait à son peuple (Hamas = Fatah), donc faisait « corps » contre Israël et le peuple juif soit il le lâchait et passait alors pour un traître. Or l’échec israélien est patent et Abbas a encore une légitimité, même si elle est contestée.

L’échec d’Israël est également flagrant sur le plan militaire, avec la stratégie habituelle (on attaque d’abord et on dessine la cible ensuite) qui s’est avérée cette fois négative. Aucun objectif obtenu, match nul, mais qui a mis en lumière la résistance palestinienne, sans moyen réel devant la 3e armée du monde ! Il y aura des enquêtes en Israël. On entendra dire par les généraux qu’on n’est pas allé assez loin.

Réaction israélienne navrante : pas de mouvement anti-guerre significatif (environ 3000 personnes manifestant à Tel Aviv, c’est moins que le minimum). Alors qu’on a eu 200 000 personnes lors de la première Intifada. Les jeunes mêmes manifestaient plus contre la Jérusalem de droite brutale, que pour Gaza. Israël est en train de perdre son image à l’étranger, celle d’un « îlot démocratique dans un monde de sauvage ! » (« une villa dans la jungle », selon Ehoud Barak).

Une lueur : l’unité 8200, qui fait du bruit. Il s’agit d’une élite d’intellectuels de l’armée israélienne (celle qui contrôle les données informatiques), dont une quarantaine ont signé une pétition contre la politique menée par le gouvernement qui lui fait faire « un sale boulot » ; cette pétition est sortie dans la foulée de Gaza, mais elle est antérieure. Elle dénonce le fait que cette unité d’élite a fiché 1 million et demi de Palestiniens, pour semer la zizanie et transformer la société palestinienne en un réseau d’informateurs. J’espère que cette unité 8200 fera boule de neige.

DD : sur les 40 qui ont signé, sont-ils restés dans l’armée ?

MW : Certains ont été démissionnés. Ce qui est important c’est qu’ils ont donné un exemple.

J B : Y a-t-il eu une réaction des intellectuels comme Aaron Appenfeld (1932), avec le destin particulier qu’il a connu errant à travers les forêts de Bukovine (Europe centrale), à l’âge de 10 ans, arrivé en Israël en 1946, ou d’autres romanciers ?

MW : je ne sais pas s’il s’est exprimé. Quant aux autres, Amos Oz et David Grossman ils tirent, puis ils pleurent. Aucune voix ne s’est exprimée de suite à propos de Gaza, après ils pleurent et se rendent compte qu’on est allé trop loin. Cela a un effet retardé. D. Grossmann ayant perdu un fils a une légitimité, il se veut une conscience d’Israël, donc il est consensuel. Lui comme les autres. De plus nos ministres ne lisent pas. C’est un ramassis de nuls, de corrompus. Direction politique pire que pire ; longtemps j’ai eu ce cauchemar d’être avec ma famille sur une mer déchaînée avec un capitaine ne sachant ni lire une carte ni conduire un navire ; ainsi en est-il pour Israël.

FJ : Votre avis sur le discours de Nouri Peilen au Parlement européen en 2014.

MW : résultat zéro ; on est devenu autistes. Nouri Peilen a perdu une fille dans un attentat et venait d’une grande famille israélienne, rien ne joue plus.

GTN . Vous avez eu un prix des droits de l’homme mais vous êtes un traitre pour le CRIF en France ? Autre question : quels sont vos rapports avec Uri Avnery ?

MW : je le connais, j’ai du respect pour lui, on ne laisse pas tomber les vieux combattants mais ici, il est un peu oublié, (91 ans), il se tient à l’écart surtout depuis qu’il a perdu sa compagne.

Oui, le Centre de Formation alternative a reçu le prix des Droits de l’homme, remis par la France. Lors de la remise du prix à Paris, j’avais le droit d’inviter quatre personnes. Outre mon petit-fils, j’ai invité Leïla Shaïd ainsi que l’ambassadeur de Palestine. Je suis forcément un traître ! Mais au repas, lorsque l’ambassadeur palestinien m’a remercié, je lui ai dit que j’agissais pour mes enfants et petits enfants pour ne pas être vomi de ce pays. Ma solidarité s’appuie donc sur un égoïsme…

MB: Votre utopie harmonieuse s’appuie sur quel parti, quelle politique ?
MW : Nous sommes en plein conflit colonial. Je me mets en porte à faux sur la question un état ou deux états ? Question qui m’agace, car nous ne sommes pas à la veille d’une solution ; aucune implication concrète aujourd’hui. Lorsque ce sera à l’ordre du jour, on verra. Un point sur lequel il y a souvent débat : je rejette le concept d’irréversibilité, je ne crois pas que cela soit irréversible même si l’on considère les colonies, les routes, les infrastructures en place… Le nazisme, le communisme sont tombés.

Depuis la création de l’état d’Israël, l’inconscient collectif est soumis aux « démons de Kant », à savoir que sa société s’est fondée sur un vol, un viol. Il faut donc un droit au retour pour les Palestiniens, droit nécessaire pour apaiser cette conscience et parvenir à un pouvoir vivre ensemble.

DD : Vous a-t-on dit : Retournez à Strasbourg Monsieur Warschawski ?

MW : Oui, j’en suis conscient ; l’offre d’un compromis possible devient plus favorable aux Palestiniens. Ce ne sont plus du tout les mêmes règles du jeu pour Israël…

La question du retour des réfugiés est donc primordiale.

FJ : 1992 1995, lors de plusieurs missions j’ai senti un apaisement, l’assassinat de Rabin a-t-il tout remis en question ?

MW : d’après  moi, il y avait une opportunité, une volonté israélienne. Cela a été un moment historique où Israël pouvait obtenir un compromis et une reconnaissance des Palestiniens à leurs dépens. Mais la réaction typiquement colonialiste d’Israël a joué, donc il n’y a pas eu d’accords.

Alternative Information Center, ci-dessous lien pour accéder à un article en anglais http://www.academia.edu/8181084/Alternative_Information_Center_Israel_and_Palestine_


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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