Dans ma tête un rond-point


Dans ma tête un rond-point

Hassen Ferhani nous immerge dans les vieux abattoirs d’Alger, où la vie et la mort cohabitent sans pathos. Car c’est avant tout un film au caractère pictural assumé.

On peut penser aux natures mortes de Chardin, à l’Ange anatomique de Gautier d’Agoty, au Bœuf écorché de Rembrandt… où la chair à vif, les muscles et le suif sont surtout un prétexte à décliner toutes les couleurs de la palette baroque, ses contrastes violents comme ses nuances délicates.

On retrouve ces teintes dans chaque plan du film, chacun aussi harmonieusement construit et précisément élaboré que les vanités du XVIIe siècle : encre de Chine et noir de suie des scènes nocturnes, blancs de crème et jaunes de vieil or sur les toisons frisées des bovins, sur les briques, l’ocre ou la faïence. Et bien évidemment, le rouge. Mais de tous les rouges, celui du sang est peut-être celui qui se fait le plus discret. Perdu parmi les bistre et le cramoisi des murs peints et vernissés, l’orange sanguine électrique des lampadaires à vapeur de sodium, la garance des bordures de trottoirs ou des canettes de soda… on peut le deviner pourtant omniprésent, mais couleur de pétale fané, diffus et dilué en un camaïeu de roses et de beige. Et, osons le dire, il est parfois appétissant.

 

le sage, le poète, l'homme qui a le regard long ; une éternité à portée d'homme

le sage, le poète, le hadj qui a le regard long ; une éternité à portée d’homme

Le réalisateur réussit également à capter l’humain d’une façon aussi subtile que Marivaux a su le mettre en scène. Portraits croisés pour dépeindre ces hommes honnis : bouchers et tanneurs mis à l’écart dans les souks autrefois, abattoirs éloignés des villes aujourd’hui.

Les garçons-bouchers, que l’on sent rêveurs et fragiles, parlent de leurs amours, probablement plus espérées que vécues. Portrait du Kabyle, jeune homme qui prône un optimisme forcené ne masquant pas certaine nostalgie. Celui de Salah, l’homme qui confie à l’alcool et à ses pompes vernies sa fichue vie ; celui d’Amou, philosophe qui d’un même sourire dérisoire et vainqueur, évoque le temps de la colonisation et le mince fossé qui sépare mensonge et vérité. Celui de Youssef, tout jeune et malade d’un amour romantique et de belles voitures, de désirs d’ailleurs et de fric, qui font « dans la tête un rond-point ». Celui des plus vieux, la figure du fou, la figure du hadj – le sage, du vieil oncle Ali et de ses chats. Figures du passé qui font sonner d’anciennes poésies sur le passage de la mort. Celle des bœufs qu’ici l’on égorge et dépèce, dont le souffle agonisant finit par s’éteindre. Celle des hommes qui perdent chaque jour un bout de leur vie.

Ces hommes qui ensemble relèvent la tête, jouent, travaillent, se reposent, rient de bon cœur. Tel Amou encore, sosie doux et souriant de Saddam Hussein – selon ses copains – qui a recueilli… une mouette. Anglaise, aussi perdue qu’un émigré en occident, il importe pour commencer, dit-il, de lui passer les menottes.

On voit parfois la fatigue, la lassitude et le découragement, mais toujours l’humour, la fierté, et la liberté. Pour la mouette comme pour les hommes.

Qui s’attendrait à trouver tant de délicatesse en un tel endroit ?

C’est peut-être que l’industrie n’y a rien encore perverti. Alors reste le dur labeur, certes, mais celui des hommes, en un lieu où le temps est encore celui de l’humanité et non celui des machines et des cadences, qui n’y ont aucune place.

Josiane Bataillard & Christophe Ottello, journal du festival Entrevues, Belfort 28 novembre au 6 décembre 2015

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *