La Brouillonne des livres : Fabrice Humbert, 2


Fabrice Humbert appelé à comparaître devant son lecteur à propos de L’Origine de la violence

Alors quoi ? Ni un journal, cela n’en a pas la forme, ni un récit, ni une autobiographie, ni un livre d’histoire avec son appareil bibliographique, mais un ROMAN, laissez-vous écrire, probablement en accord avec votre éditeur ?

 UN ROMAN, DONC … dans lequel vous ne cessez de dire : JE, de rapporter des éléments tels que vous en parlez lors de votre passage à la médiathèque de Auxelles-Haut (Territoire de Belfort) dans le cadre des Petites Fugues 2015, soit :

  • votre voyage à Weimar et votre visite du camp de Buchenwald avec des élèves du lycée franco-allemand de Buc dans lequel vous êtes professeur. Vous y retournez à plusieurs reprises, Vous affirmez écrire la plus grande partie de ce roman entre Berlin et quelque endroit plus retiré au bord du lac de Constance (Bodensee)
  • votre famille, paternelle, le roman suivant  Eden Utopie passe à la loupe de vos investigations votre famille maternelle ; dans les deux cas les noms et prénoms des personnages sont réels.
  • vous affirmez aussi vous être documenté, sans fournir de bibliographie, mais vous remerciez les personnes , votre père, vos autres lecteurs pour la partie historique concernant la Deuxième Guerre mondiale et la déportation, ou la relecture de l’allemand dont vous dites être un locuteur moyen.
  • Vous avez enquêté auprès de votre famille, votre père, l’enfant bâtard dont le nom de famille est celui du père éducateur, adoptif, votre grand-père (celui de la famille adoptive), autant de figures dignes, drapées dans leur silence ou leur volonté de vivre avec ce passé, ou malgré ce passé.
  • vous dites être le porteur, le responsable de leur mémoire qui ne doit pas tomber dans l’oubli. « si mon histoire familiale est du côté des victimes, la volonté de savoir me porte du côté des coupables » pages 134 , 162, du livre de Poche. Mais votre volonté de « savoir » concerne aussi « les victimes » : comment cela est-il advenu, dans la complexité historique, comment en ont-elles vécu, et comment, la mort venant, elles ont acquiescé à votre pressant besoin de comprendre.
  • Vous écrivez, page 192, que « la mort de David Wagner ne change rien à votre vie » une fois sa vie retracée ; votre grand-père, du côté de la génétique, arrêté en août 1941, bien avant la  vague des déportations de juifs français, pourtant le livre se termine à la page 341. Il y avait pour vous, encore beaucoup à dire après cette première déflagration.
Couverture du Livre de Poche

Couverture du Livre de Poche, prix Renaudot

J’en déduis qu’il vous a été nécessaire d’aller au-delà de la seule vie de David Wagner, le cadet flambeur adulé par sa mère, doué pour séduire les femmes et particulièrement celle de son futur beau-frère, Charles Fabre.

Qu’obligation vous a été faite de voir ce qui s’est passé du côté du grand-père Fabre , qui a reconnu et aimé l’enfant bâtard, votre père Adrien.

Qu’obligation vous a été faite d’explorer la violence harassante, à découvrir, lire, écrire, du couple Koch à Buchenwald, faite de médiocrité, d’échec patent, de folie sexuelle ; l’autre plus ordinaire, plus accommodante de personnalités allemandes, ce pourrait être un de nos préfets du régime de Vichy (et votre grand-père adoptif était sous-préfet en Normandie) ; il se trouve que ce Landrat allemand Lachmann, est le grand-père de votre amoureuse Sophie, lorsque vous êtes en train d’écrire.

Qu’obligation vous est faite d’explorer votre violence tapie mais rageante, en vous, et dans certains élèves de banlieue que vous avez côtoyés avant d’être dans un lycée franco-allemand.

Si je laisse de côté les autres livres que je lis parallèlement, c’est que vous me happez dans ce tourbillon, désir de savoir, désir de comprendre, et pour l’écrivain désir de faire de l’Histoire, une tranche d’histoire.

Alors ce n’est ni un journal, ni un essai, ni un livre d’historien, c’est le livre du fils, petit fils, qui s’inscrit dans une lignée familiale et historique complexe. Le savoir un peu froid, ou trop neutre, est tempéré de ce que comprendre signifie à l’origine, prendre avec soi, car c’est de cela que nous venons et que nous sommes.

Nous sommes inscrits, écrits, entre  l’incipit des ténèbres : « On dit que Satan était l’ange le plus brillant de Dieu. » et la fin radieuse mais fantasmée : « On était au début du monde, avant la chute. »

« …il y aura quantité de témoignages… Ils vaudront ce que vaudra le regard du témoin, son acuité, sa perspicacité… Et puis il y aura des documents… Plus tard, les historiens recueilleront, rassembleront, analyseront, les uns et les autres : ils en feront des ouvrages savants… Tout sera dit, consigné… Tout y sera vrai, sauf qu’il manquera l’essentielle vérité (…)

L’autre genre de compréhension, la vérité essentielle de l’expérience n’est pas transmissible… ou plutôt elle ne l’est que par l’écriture littéraire. »

L’Ecriture ou la Vie, Jorge Semprun, nrf Gallimard 1994, page 136

 

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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