La Brouillonne des livres : Didier Eribon


Retour à Reims de Didier Eribon

Une introspection sociologique qui a fait écho en moi.

Retour d’un mariage à Reims dans le riche territoire de Champagne, là où l’hectare de vignoble coûte 2 millions d’euros, de quoi vivre de ses rentes – pour qui n’a jamais su ni envisagé ce qui cela peut signifier – le Retour à Reims, de Didier Eribon s’est imposé comme lecture. En 24 heures ou à peine plus, de livre à lire il est devenu livre lu.

Retentissements, échos personnels. Pour en parler, avec en bouche l’amertume d’un petit café bien tassé relevé de la blondeur des raisins secs, à l’ombre de l’été calme – ainsi en va-t-il de ces petites villes de l’Est, désertées, laissées aux rêveurs qui fuient les bouchons et les foules agglutinées – il y avait nécessité de cette mise en scène pas trop savante devant le clavier,  un juste pour soi ou entre-soi, afin de dire mon adhésion à ce que Didier Eribon signait de toute sa lucide introspection, augmentée des références culturelles que je n’ai pas mais que j’apprécie.

 

Le jeune enfant, il a quitté sa maison, sa famille... Puis il est revenu.

Le jeune enfant, il a quitté sa maison, sa famille… Puis il est revenu

L’accès à la culture n’a pas été pour moi, comme cela l’a été pour lui, besoin de fuir un milieu qui ne pouvait accepter l’homosexualité qu’il a tôt reconnue en lui. C’était le parcours imposé, celui de faire mieux que nos parents – père manœuvre et mère au foyer – soutenue dans mes efforts par eux, je leur dois cette reconnaissance. Besoin aussi de se battre quand, affublée dès l’âge de  quatre ans d’une claudication, il fallut s’imposer. Si on n’a pas de tête on a des jambes, et inversement.

Études accordées aux efforts parentaux, conjuguées à la hauteur de ce qu’ils pouvaient consentir. L’espace de quelques minutes en classe de terminale on  choisit la voie de la formation soutenue par l’état – on devient boursier – plutôt que celle plus incertaine de sept ou plus, années de faculté, peu supportables puisque quatre autres enfants suivaient.

Didier Eribon plus exposé aux sarcasmes, devait rompre avec parents et fratrie. Rupture assumée croyait-il. On croit toujours, à force d’exercices de lucidité, assumer, sereinement. Après la mort de son père, il revient à Reims voir sa mère et découvrir qui elle est, et qui elle est devenue. Découvrir que lui, même jeune militant trotzkyste, n’avait pas compris  sa famille communiste, il l’a pensait suiveuse d’une idéologie relayée par des leaders politiques et syndicaux, pas plus qu’il ne comprit qu’elle vote plus tard pour le FN.

Long parcours, à travers les photos des albums, les souvenirs maternels. Il réalise quel milieu social il a fui, voulu nier, puis analyse comment sa famille, dès lors que la gauche, dès 1980,  a pris de la gite et penché vers le libéralisme de droite, toujours sous couvert de démocratie – le mot sacré qui doit tout sauver, englober – comment elle s’est ralliée à ces slogans populistes de l’extrême droite, destinés à lui faire croire qu’on allait enfin s’occuper d’eux.

Dans notre famille, les enfants de la fille sont devenus des esprits critiques, mais faute de diplômes suffisants, ont fait partie de plans de licenciements, ont perdu des emplois liés à des contrats temporaires, et de ce fait sont pécuniairement coincés.

Les enfants du fils,-  parce que c’était un garçon, il a pu pousser plus avant sa formation, – sont devenus ingénieurs de père en fils et fille.

On cherche alors à incriminer des gènes, on incline à se croire moins intelligent, moins courageux, quand, insidieusement, il y a à la base un déterminisme social qui ne dit plus son nom.

Dans cette même famille, des jours de ras-le-bol,  on n’hésite pas à désigner quelque bouc émissaire, tête de turc ou visage un peu trop maghrébin, quand on rame et subit le bruit et la fureur des quartiers. Mais on se reprend.

Condamner, s’extraire, se dire autre, supérieur ? On est ici et avec eux. Nous avons voulu oublier l’existence des classes sociales, ce vocable n’était plus de mode, il était ringardisé, mais toujours à l’œuvre. On ferait bien de se méfier.

Didier Eribon a mis en lumière ce qui est consciemment voilé.

Publié chez Champs, Essais

 

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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