NouvElle 01


La mécanique des couples

 

Rôdée. lubrifiée, huiles végétales, animales, toutes les huiles, il faut que ça coule et glisse et coulisse et puis que ça nourrisse, embellisse, efface les ridules, adoucisse les affres, assouplisse les sourires et fasse glisser le rire vers sa douce pente sans grincement apparent, quand on se souvient. D’abord au préalable on s’est dit en aparté mais suffisamment fort pour que s’immisce un autre convive, la maladie de l’ex-collègue ou ex-mari ou ex-compagne, ou excécrable, le souffle court de son très vieux beau-père, la mémoire écorchée de sa vieille tante, la varice opérée, la prothèse dentaire ou mammaire, ou coronaire ou l’orthèse cervicale de soi-même en personne, et puis on va trinquer, aux jours meilleurs, ceux qui sont déjà ou qui ne sont pas encore, ou à aujourd’hui très simplement, avec un franc sourire, ça arrive. Oui.

On est quatre, ou six, ou huit ou dix, tout s’agence, s’imbrique et s’emboîte dans ces binômes harmonieux. qui ont accumulé les années boulot avec enfants à charge, grands parents aux quatre coins de l’hexagone car certains divorcés, les promotions, les plans de reclassement (on appelle plan de reclassement le fait d’avoir perdu son poste de travail et d’être invité ou obligé d’en intégrer au autre, en général ailleurs si ce n’est en plusieurs lieux au cours d’une même journée ou semaine), les années –  oscillations douces ou tempêtes extrêmes quand on a failli tout laisser en plan –  autrement dit toutes ces contraintes précédemment énumérées sans pour autant prétendre à l’exhaustivité, c’est plus complexe que ça ne l’est exprimé ici. Il y a des amours fulgurantes qui s’abattent sur les meilleures familles, tout vole en éclats, définitivement ou pour un temps, il y a rémission, réparation, oubli ou presque, et on se dore d’une harmonie retrouvée, sous des cieux cléments de Sicile, dans le giron d’une île où l’on s’est réfugié pour faire que lune et miel se réconcilient. Et un et un font deux, en marche !

Mais si un veuf ou une veuve, ou divorcé-e- ou trans ou homo comme on en n’a jamais fréquenté, arrive dans cette suite de pas de deux, le ballet  s’enraie quelques minutes, l’air n’a plus l’air de rien, sinon de quelque chose qui cloche, claudique, et pour passer en mode ternaire ou conjurer l’impair, on débouche une, deux, trois bouteilles, selon les envies, on reste poli poli et avenant, plein d’entrain comme si, on fait avec – plutôt mieux que bien – on s’applique de tout cœur, joie offerte et verbe haut, espèce sonnante – on passe à table, les bulles s’évaporent légères  au-dessus de l’entrée qu’on hume à toute narine émoustillée, c’est l’éveil des agapes. La lumière rasante d’un soleil encore un peu mouillé – chagrin et pitié  pour tous les inondés de la nuit passée – flatte les joues à peine brunies et rosées, fait briller les crânes et les fronts savants, on sera savamment avenant, convenable, aimable, car on a vraiment envie d’aimer ces vieux potes et leurs femmes et l’autre, celui ou celle qui reste après une division par deux, et qui de ce fait commet la disparité, la différence, à laquelle on devra faire déférence, mais pas allusion pas référence, sans que le bout des orteils ne se crispe exagérément au fond de la chaussure , crampe toujours possible. Les yeux guignent le petit blanc qui circule, la corbeille de pain, le plat de légumes jeunes à peine poêlés parsemés de copeaux de fromage de brebis, d’olives de ce gris que l’on dit de marmotte, et de persil plat coupé grossièrement, dents à peine flétries, il est si fragile !

S’absorber dans un vert de légumes beurrés, de saveurs de sel et de zestes et lever au ciel les yeux, on semble dire merci à la nature, au jardinier, à un dieu qu’on ne sait pas nommer, à la cuisinière ou au cuisinier ; on mijote des compliments originaux, sincères, qu’on ne sait pas bien doser, trop pas assez, c’est agaçant de ne pas trouver la juste mesure. Heureuse mastication, connivence des salives, les paroles raréfiées s’absorbent en de profondes délectations, sonores; et si le plat repasse, dilemme, céder à sa gourmandise, se réserver pour la suite qu’on pressent plus fastueuse ; l’andante avant l’allegro et bientôt l’afflux de paroles, un peu échauffées. A vos sagesses, vos bidouilleries existentielles, vos vœux et promesses de penser ici, votre vie et le monde.  Écrivez ou pensez avec des majuscules en ce solennel instant.

Les paires ainsi que l’impair, qui s’adapte, se faufile à travers des expériences et des aventures évoquées, ou se tait affichant son plus beau sourire. Ne pas commettre de pas de côté pour ne pas gêner, dérégler le rythme, se faire remarquer ou laisser transpirer une once de vanité amère, laquelle puerait immédiatement son âcreté incommodante, pour lui autant que pour les autres, afficher un tendre sourire en se souvenant que soi aussi on a joué la même mélodie autrefois, qu’on s’essaierait bien à la jouer encore, sans illusion, il n’est pas inhumain de vouloir faire comme si, comme avant, comme les autres, tandis qu’on revendique – pas trop haut, toujours cette même attention ou préoccupation d’être discret – une autonomie fière : je fais ce que je veux, sans rendre de compte, me décidant au moment où l’envie surgit, même si parfois l’envie ne surgit pas, si le désir s’émousse en certaines circonstances, car il en est d’autres qui le ravivent, tous ces désirs cultivés avec une bande d’autres qui sont des paires extraordinaires, des solitaires intempestifs qui font se rencontrer les mondes.

Puis il y a eu ce téléphone, ou ce texto qui disait qu’un autre était là, devant la porte comme convenu. Le temps avait passé si vite.

Arrivée du cheveu sur la langue, qui introduit les interrogations muettes ou coquines : Ah bon, tu as quelqu’un ? On vient te chercher ? On t’attend, tu nous quittes si vite ? Mais fais entrer, qu’on fasse connaissance.

Un impérieux klaxon, prolongé, insistant, décidément déplacé, faut y aller. C’était sympa, continuez sans moi.

Tu as vu qui était au volant ?

Un gros, il me semble ! T’es sûre ? C’était plutôt une grosse non, avec ce tas de cheveux !


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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