NouvElle 02, Lettre à Michel B. 2


Cher Michel,

Ce n’est pas extraordinaire de se prénommer Michel, à peine un peu daté. Ce l’est un peu plus de mourir à quatre vingt-neuf ans, alors que vous étiez tellement présent, bien portant et lisant quelques textes de vous, que nous avions mal entendus ; en effet, l’acoustique de l’abbaye  et l’habillage sonore, original, mais trop couvrant, nous avaient privés de vos mots, et nous étions comme mal entendants, crispés, jaloux de ce que votre bouche disait, jusqu’au moment où, s’abandonnant au brouillage, nous sommes restés, groupés, attentifs, au seul plaisir de votre être parmi nous, des provinciaux d’un printemps à Beaume-les-Dames.*1

Michel Butor lisant, le 6 mars 2016

Michel Butor lisant, le 6 mars 2016 (photo, Fabien Vélasquez)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est extraordinaire d’avoir parcouru tant de lieues, pour y croiser, quelques heures volées à l’écriture, des lecteurs-trices et des curieux-ses. C’est un hasard, dit-on, une suite de rencontres amicales qui me fait passer par la librairie de la Louve, à Lausanne, librairie d’occasion (quelques 35000 livres en rayon), où j’acquiers : Paysage de répons, suivi de Dialogue des règnes, ne connaissant rien de votre poésie, puisque je m’en suis, jusque là tenue à la seule : Modification.

La poésie est toujours en attente, ici, dans la chambre bureau, d’un besoin, d’une urgence qui se déclare, à condition d’avoir du temps et de l’espace en soi. Une première lecture en appelle d’autres, murmurées puis à haute voix quand on se décide à en percer le silence des mots et celui de notre intérieur buté.

Je pars, à l’invitation d’un ami farfouilleur aux aguets,- le mot a de la  gouaille et de la débrouille, élégantes – vous écouter, vous voir, sans espérance fétichiste, après tout vous êtes un homme !

Et je vous montre ce livre d’occasion, dédicacé à Louisa Zeltner, bien cordialement, Michel B, Ste Geneviève-les-Bois, le 15 février 1969, et vous avez l’aplomb de vous souvenir d’elle : C’était une journaliste, dites-vous. (dédicace écrite à l’encre brune)

Vous ajoutez, au stylo à bille noir

« et maintenant pour JB. bien cordialement, Michel B. Beaume-les-Dames, le 6/3/16, 47 ans plus tard » et le décompte fut vite fait.

Combien de « cordialement » manuscrits, de vous, parcourent le monde, dorment dans les bruissantes bibliothèques ou les caisses des bouquinistes ? Combien de livres sommeilent et patientent au pied de notre lit ou sur le lit d’à côté, quand la couche est vide. Combien d’amants et d’amantes partagent nos nuits, veillent sur nos ronflements, nos rêves, nos dérives, nos prières déclarées ou vagues soupirs d’espérances imprononcées ?

Cordialement, mon cœur aujourd’hui pèse un peu ce nouveau manque, parce qu’hier, ce 24 août 2016, vous êtes mort. On ose imaginer les spasmes, le manque d’air, la béatitude d’un endormissement magique, l’absence annoncée depuis déjà des jours, les dernières lucidités et quelques volontés dictées aux proches. Mais promis, on ne cherchera pas à savoir, cette mort vous appartient, elle nous retient aux abords de la chambre, silencieux comme pris dans vos pages.

Cordialement, nous sommes en pensée cordiale avec vous, l’auteur, avec vous, l’homme.

 

 

 

 

*1En ouverture au Printemps des Poètes et dans le cadre du projet baumois « La Vallée du Papier », les éditions Æncrages & Co sont très heureuses de vous convier à un festival de poésie et d’art contemporain.

La première d'un festival qui voudrait s'inscrire dans le temps

La première d’un festival qui voudrait s’inscrire dans le temps


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “NouvElle 02, Lettre à Michel B.

  • Patricia Crelier

    La lettre de Josiane à Michel me touche. J’ai rencontré l’homme dans les années 85 à Courtedoux dans le Jura Suisse à l’occasion du vernissage d’un livre d’artiste. Nous étions déguisées en crayon, une amie et moi. Michel Butor s’est amusé de nos comédies…
    La radio romande rendait hommage au créateur hier dans l’émission Vertigo (jeudi 25 août à 17h). J’ai noté la parution de son dernier livre qui va sortir dans une semaine aux éditions Notari: La grande armoire… où il est question des objets collectés durant une vie curieuse, une sorte de cabinet de curiosité. À noter aussi à la même antenne, l’émission Entre les lignes du 4 avril 2016, consacrée au drôle d’oiseau qu’était Butor