NouvElle 03, Merci Gérald 1


Le prénom n’est pas factice. Cet homme a existé. Il est enterré ce mercredi 5 octobre 2016

 

Monsieur Gérald,

C’est étrange, vous êtes ici, dedans, couché dans une boîte, accompagné de quelques fleurs, d’une maigre famille, de quelques vieux copains, visages burinés. Et des fidèles de la paroisse protestante. Des années durant vous êtes venu par tous les temps balayer devant le temple, chaque dimanche, les feuilles mortes, la neige, les samares, les cœurs de papier essaimés à la sortie des mariages, Avec votre sac à dos, avec votre thermos, partageant le café avec toujours le même homme, qui rejoignait la messe avec un certain retard.

Avec votre balais en paille de riz, usé jusqu’à la couture tenant les épis. Avec votre pelle à neige.

Chaque automne, vous me disiez : J’ai balayé votre place en premier, souriant, fier de me faire ce cadeau, d’avoir eu cette attention. Parfois je vous donnais une pièce en entrant, souvent je me disais que je vous donnerais mon obole en sortant, comme cela, je savais que vous nous attendriez, et que las peut-être, vous alliez entrer.

Par temps de pluie, ou en hiver, il m’est arrivé de vous dire : entrez, mettez vous à l’abri, au chaud. Jamais vous n’êtes entré.

Parfois un copain vous accompagnait. J’ai cru comprendre que vous partagiez les petites pièces rassemblées dans le fond d’une bouteille en plastique que vous aviez toujours avec vous. Toujours présentée vide. Et toujours la pièce qu’on y déposait aussitôt portée dans votre poche. D’abord la pièce déposée. Ensuite saisie par votre main. très rarement, de la main à la main, sauf si je sortais tardivement et que vous aviez déjà rangé votre sébile.

Etait-ce pour que nous ne puissions pas évaluer la somme récoltée ? Aviez-vous le souci de nous épargner quelque honte face à nos piécettes ?

Quelques échanges, sur le temps, la santé, celle de votre « copine » ainsi disiez-vous, qui avait fait un séjour à l’hôpital. Vous, vous alliez toujours bien.

A 59 ans, vous êtes ici, au chaud, couché et froid, au centre de la nef, et le service religieux vous sera dédié. Vous saviez que ça allait venir, puisque vous avez formulé le souhait d’être accompagné par la paroisse, lorsque vous mourriez. Cette demande est récente.

Qui a balayé les feuilles sur le chemin de votre mort, ou la neige, ou les petits  cœurs coloriés des mariés  ? Est-ce le vent de l’Esprit ? Le grand esprit qui a remplacé le balayeur fidèle ?

Mon cœur est dans la tristesse et la joie de l’admiration de cet aboutissement.

Quelle autre vie avant ?

Baroudeur ? Homme de la rue ? Entre deux vins et la clope ? Rejeton d’une famille bancale ? Malade ? Manœuvre délaissé voué au RSA ?

Votre mendicité avait l’élégance de celui qui n’abandonne pas. Elle était un miroir tendu à nous, gens dont les besoins sont plus que satisfaits, même si nous n’appartenons pas aux classes riches. Je ne vous ai donné que de mon superflu, pensant qu’à travers ma contribution légale, je participais aux versements sociaux. J’espère ne pas vous avoir blessé.

Vous me pardonnerez.

Votre « vie minuscule » me restera  précieuse.

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire sur “NouvElle 03, Merci Gérald

  • Patricia Crelier

    Une vie minuscule pour un hommage majuscule. Il aurait aimé ta lettre, Jo. Des mots-lettres, des mots-feuilles, des mots-samares (j’ai cherché dans le dictionnaire), des mots-neige. Tous, il les aurait balayés avec attention, les aurait déposés dans sa poche pour qu’ils lui tiennent chaud…
    Patricia