Les ateliers du renard, Lausanne, 5 novembre : la chaussure, puis, le corps qui danse


Nous enchaînons les ateliers : du pied, à la chaussure pour aborder le corps qui danse. Drôle de progression ! On y découvre maintes déambulations fantaisistes.

Ayant quitté son pied, une basket se retrouve sur le quai d’une gare.

sur le quai, à Lausanne

sur le quai, à Lausanne, photographie de Karim T. La Toupie (Lausanne)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici le texte d’Isabelle C.

Ca y est. Nous y allons. Grand départ.

J’ai peur et je prie qu’il ne m’abandonne pas à la fin. On m’a dit qu’il fait ça parfois et que certaines ne sont jamais revenues des voyages qu’il entreprend.

Je ne sais pas si je dois me réjouir ou me sentir fatiguée d’avance.

Je ne sais pas ce qui m’attend. Finalement je le connais mal ce mec, il m’a acquise il y a peu et je n’ai même pas eu le temps de m’adapter à son pied. Qu’il ne dise pas qu’il a mal au pied, il ne pourra s’en prendre qu’à lui.

Certes, nous sommes deux, mais n’allez pas croire que nous sommes jumelles et que nous nous adorons. Non. Nous avons été fabriquées dans le même moule, c’est tout. Elle non plus je ne la connais pas. Pourtant c’est ma copie conforme. On ne se parle pas, je n’ai pas envie, je ne cherche pas le contact avec elle. Je suis plutôt de mauvaise là tout de suite.

Et cet abruti qui m’a enlevée de son pied pour me prendre en photo sur le quai de gare. Complétement débile. Et il a fallu que ça tombe sur moi, pas sur la droite évidemment.

Paraît que son pied d’appel est le droit. On me l’a dit dans le meuble à chaussures, cet endroit puant et sombre.

D’un côté, je suis contente de quitter cet endroit. Voir le jour, tâter du bitume. Mais quel bitume ?

L’incertitude me rend nerveuse. Angoisse de l’avenir. Il paraît que c’est l’Inde m’a-t-on dit. Ca ressemble au mot écrit sur mon étiquette interne « made in India ». Ainsi, il se pourrait que je retourne d’où je viens. Le même pays. Mais probablement pas à l’atelier. Tous ces petits d’hommes, leurs petits doigts qui actionnaient les machines et courraient sur ma toile.

On était des milliers entassées dans des caisses. Toutes pareilles. Exactement pareilles. J’aimerais être unique. Un exemplaire unique.

Je ne voulais pas rester dans le meuble à chaussures. « Tu as de la chance » certaines m’ont dit « nous on moisit là-dedans depuis trop longtemps ».

En effet, elles n’avaient pas fière allure, leur cuir craquelé, sec.

Donc, d’un côté, je suis contente d’avoir quitté l’obscurité et la puanteur du meuble. Mais j’ai peur. Peur de ce que je vais devoir accomplir, peur des kilomètres de bitume à avaler, de gré ou de force, peur de m’user.

Me voilà donc là, en gare de Lausanne et j’attends qu’il me rechausse.

 

Un autre texte, à partir d’une autre photographie

 

les chaussures ont la parole

les chaussures ont la parole (Photographie de Karim T., La Toupie, Lausanne)

 
Posées sur le sol, au milieu de l’allée de granit rose, ils étaient là, ces chaussons de danse noirs, recouverts de satin chatoyant, avec leur ruban noir, de satin également. Une semelle intérieure garnie de blanc, laissant voir la signature du créateur, dans un rectangle en positif-négatif blanc et noir. La partie noire laisse voir le nom en blanc et la partie blanche laisse apparaître le nom en noir. Les rubans élégamment disposés autour d’eux laissent supposer une richesse de sensations. Au bout de la chaussure, un petit rectangle de renfort et un liseré argenté sur tout le pourtour du décolleté, point de contact avec le pied…

Nous sommes posés sur cette allée par notre propriétaire. C’est l’allée de son jardin, une grande propriété, méridionale, baignée de lumière. Là, en attente. Elle nous laisse jute quelques minutes au soleil, pour nous aérer, pour nous remplir d’énergie, nous aussi. Elle, pendant ce temps, s’allonge un moment dans sa chaise longue, sur sa terrasse. Elle semble rêver … Mais nous, nous savons … Elle ne rêve pas, elle se concentre. Elle revoit toute sa chorégraphie et nous faisons partie du processus. C’est pour cela qu’elle nous gâte aussi de ce moment de ce bain, au soleil.

Nous adorons ces moments hors du temps où elle nous traite comme des vivants ! Mais ce que nous préférons, disons-le vraiment, c’est quand elle nous emmène en dehors de cette grande maison. Il faut dire que notre couleur noire fait que nous servons peu à l’entraînement. Ou seulement pour les raccords, les jours de spectacles.
Et bien justement, hier soir, c’était la répétition générale de son grand spectacle espagnol !
Nous avons passé une soirée riche en sonorités andalouses, en castagnettes, en claquements de mains, en orchestrations fortes, en rythmes somptueux. Autour de nous, les danseurs de flamenco se relayaient, avec leurs attitudes fières et droites, leur équilibre parfait,  en costumes élégants, une présence magnifique. Nous, un peu envieuses de ces styles de danses que nous ne connaissions pas, avons aussi eu notre heure de gloire. La robe espagnole aux nombreux froufrous de notre propriétaire sentait bon son parfum enivrant. Sa danse, même si ça n’était pas du flamenco, était rythmée elle aussi. Mais notre danseuse aimait plutôt la sensualité du mouvement, la souplesse des figures. C’est pour cela qu’elle nous choisissait d’ailleurs. Le chef d’orchestre dirigeait ses musiciens brillamment. Un spectacle riche en couleurs, endiablé, dynamisant, qui donnait de l’énergie aux pus déprimés.
Oui, nous sommes fières de prendre l’air lors de ses répétitions !

Aujourd’hui, ce sera le spectacle. Encore un moment au soleil… Et bientôt, elle nous rangera soigneusement dans notre petit sac de satin noir, dans son sac de sport. Nous passerons un moment dans l’ombre confinée de ce sac, le temps du trajet entre sa maison et le lieu du spectacle. Demain, c’est le grand jour. Demain, nous serons en pleine lumière. On nous applaudira,

Annie T.

 

Le corps qui danse

Comment établir des ponts entre un atelier d’écriture et une thématique telle que : le corps qui danse ? Double objectif qui n’est pas si contradictoire qu’il n’y paraît.
« La danse, long voyage vers là où rien ne s’inscrit » écrit Laurence Louppe, Danses tracées,  Éditions Dis voir, mais en Occident, la danse passe par certaines formes écrites. Danseurs et chorégraphes y consignent une mémoire, une recherche presque magique des traces cachées dans le papier, une traversée des mouvements, des images, des sons, des couleurs…

Comment passer de la lettre à la danse ? « Composer, créer en danse se dit dans la pratique française « écrire » (…) Il s’agit d’une partition intérieure, mouvante et intime. Cette partition est en chacun de nous: et c’est l’ensemble des respirations, des poussées, des décharges émotives et pondérales dont notre corps est le foyer » (Laurence Louppe)

En lisant le livre , Danses tracées, coordonné par Laurence Louppe, je vérifiais mes intuitions : tout corps danse, il est possible de tracer cette danse et de la traduire en mots.

Une première approche a été réalisée par trois personnes qui m’ont fait confiance, je les en remercie. « La main (devient) sismographe du corps » selon l’expression de Pierre Lartigue à propos des tableaux de Roger Eskenasi.

A l’écoute de soi, les yeux fermés, il s’agit de laisser courir sa main sur l’espace limité d’une feuille cartonnée ; ceci à trois reprises et dans un temps un peu plus long chaque fois. Au revers du carton chaque personne note des mots, bribes de phrases ou phrases, exprimant le ressenti du travail de la main.  Les graphes sont ensuite échangés et de nouvelles impressions  notées. Puis tout revinet à chaque personne auteure, qui met en regard son vécu et celui que l’autre aressenti.

Une danse émergent dans ces graphes et des mots – matières de danse -affleurent .

3 graphes d'Ann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ann note

1 « Acouphènes, étrangeté, sérénité, bouillonnements agréables, rouge et noir (fond), ancrages, couches… »

2 Ann décrit une marche dans la rue ;  » mon pas est décidé, bonne cadence, rythmé. Veste noire longue qui suit derrière, dans le mouvement. Il pleut mais je m’en fous. Je continue vers là où je veux aller. »

3 « bouillonnements tranquilles, beige et gris (fond), je surprends la masse qui bouge, sans bruit autre que ma respiration. Masse proche, je suis suspendue au-dessus, couchée à plat ventre. Masse compacte, mais qui s’aère »

isabelle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle note

1 « Étrange. Lutte entre envie de dessiner quelque chose d’esthétique et envie de laisser le stylo glisser. (…) sensation enfantine du gribouillage. Diverses musiques dans la tête (…) Vision d’une danseuse sur la scène, ce que je lui ferais faire si j’étais chorégraphe »

2 « Envie de structurer la danse. Interrogation sur le sens de l’exercice. Petit malaise. Danse contemporaine. La danseuse se roule par terre. Pas de musique. Mouvements saccadés, sauts… »

3″cette fois je laisse le stylo courir sur la feuille. Lâchage du contrôle et du reste. on verra bien. Envie de remplir la feuille(…)

annie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annie note

1 « Angoisse. Présence. Scène. Marche lente. équilibre. Aller jusqu’à ma place en respirant. Doute. Maintenant. Cercle de sécurité. Conteur. Diseur. Chant. Pas maintenant, tout à l’heure. On commence. Partage. Histoire. Vie. Temps. Instant. Magie. Sourire. »

2 « Je n’attendais que le moment où j’allais le rencontrer dans la danse (…) le moment où ma lumière rentre doucement dans le cercle de sa lumière. (…) M’inscrire dans son mouvement.

3″Enfin je trouve la joie de danser seule. De danser ma vie, de danser pour moi, pour juste exprimer le mouvement, pour rien. Je deviens joie et légèreté. Tout devient facile. Tout EST. (…) Seules sont importantes ces sensations d’éternité et de plénitude, dans cet instant unique où je suis fondue à ma danse. Où je suis danse. Où je suis. »

 

Tout en restant attachée à l’objectif principal : écrire,  qui est celui d’un atelier d’écriture,  je souhaite continuer dans cette direction ; elle permet de capter les sensations et expressions cachées des corps qui dansent  et de les traduire en mots. Percevoir et donner à voir, donner à lire, des mots et des phrases contaminées par les sensations de masse, de poids, de bascule, d’élan, de chute. Ces matières insoupçonnées parce que trop vite vécues, à peine ressenties qu’oubliées. Aspérités de poésie.

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *