Entrevues, 31ème édition du festival à Belfort


C’est un petit festival qui se tient bien, qui grandit, dont on parle. Soutenu par Cinémas d’aujourd’hui, un cinéma d’art et essai. Une situation originale en France puisque le seul à être implanté dans un cinéma multiplexe Pathé.

Cinémas d’aujourd’hui représente 18 à 20% des places du multiplexe, soient entre 80 et 100 000 entrées à l’année , l’an passé 220 films présentés. C’est beaucoup, c’est trop ? En tous les cas, c’est dynamique. http://www.cinemasdaujourdhui.com

 

http://www.festival-entrevues.com/fr

Autre bon point, le site http://film-documentaire.fr a décidé de mettre en ligne certains des articles de l’équipe rédactionnelle du journal du festival, journal exclusivement consacré aux films de la compétition (courts et longs métrages fictions et documentaires) et parfois aux séances avant-première. (voir Menu : ECRITS, puis les onglets : Le Red et structures membres)

C’est passé ! J’ai   suivi à petits pas. Le blog du festival est suffisamment documenté pour n’être point redondante. Je signale ici les articles co-écrits à propos des films de la compétition par Christophe Ottello et moi-même, et deux autres par moi-même.

Brüder der Nacht , Patric Chiha, 2016, Autriche 1h28

Athènes rhapsodie , Antoine Danis, 2016, France / Grèce, 1h18

Le désir , Rémi Gendarme, 2016, France 8′

La maison,  Aliona Zagurovska, 2016 , France 31′

Melvil Poupaud, invité d'honneur, affichage dans Belfort, photo Christophe Ottello

Melvil Poupaud, invité d’honneur, affichage dans Belfort, photo Christophe Ottello

 

 

 

 

Brüder des Nacht de Patrick Chiha, capture d'écran

Brüder der Nacht de Patrick Chiha, capture d’écran

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Être Bulgare et Rom est une double infamie. Ils sont très jeunes, ils sont mariés, ont des enfants . Pour nourrir la famille, pour la fuir aussi, l’exil s’impose.

Lumières traversant la nuit du port, de l’autoroute et du rail. Au loin, Vienne comme un gâteau flamboyant et crasseux.

Alcool, cigarettes ou hashish, bonheurs, effrois, la vie est prise telle qu’elle est, entre ennui et fraternité.

À l’intérieur d’une boite de nuit, les garçons et les clients sont pris dans des obliques et des verticales, barrières de portail, angles de bar à marins. Éclairages vert bouteille, bleu des nuits de fêtes, orangé des peaux nues, jaune néon, Rainer Fassbinder, Edward Hopper, les Noctambules ou Querelle.

Sexe et prostitution : hâbleurs ou honteux, selon les clients, sucer ou être sucé, pénétrer ou se laisser pénétrer. Ils comparent leurs tarifs, leurs performances. Excitations et pudeurs à la lisière des corps, certains acceptent tous les désirs, d’autres s’en tiennent à deux ou trois, et c’est déjà beaucoup. Duos, trios, scènes d’ensemble, ils sont au premier plan de l’image qui recueille confidences et accorde dignité.

Sexe et tendresse : fric, misère, sacs de voyages et grandeur viennoise, nouvelles hypocrisies, folklores et modernités se mélangent. Polo à rayures, guèpière, blousons de cuir, tatouages, paillettes, faux-cils… Masculin et féminin, les genres s’affirment et s’abolissent dans la danse, la sueur et l’exaltation des corps.

Musiques tsiganes, rythmes techno-dance, le Rüdiger Bar a l’allure noble des symphonies de Gustav Mahler venues se frotter aux oscillations de l’Orient, et c’est sublime.

Aussi beau qu’un tableau devant lequel on resterait saisi, le film capte une parole libre malgré l’aliénation.

Christophe Ottello et Josiane Bataillard

 

 

Athènes rhapsodie, Antoine Danis, capture d'écran

Athènes Rhapsodies  (capture d’écran)

Un caddie heurte les pavés avec un bruit de déglingue. Des bricoles dans le fond, un séchoir à linge rouge, un frigo, patiemment arrimé.

On devine au loin une Acropole mythique, tellement foulée, photographiée, vendue, qu’on voudrait la protéger de l’émiettement médiatique et la rendre à son Antiquité fantasmée.

C’est l’exil qui processionne, avec ce chariot de grande surface tiré par un chiffonnier, frêle Sisyphe. A qui destine-t-il ces offrandes minuscules ? Alors que la Chine, le FMI et l’Europe s’accaparent tout et même les sanctuaires.

L’exil – celui que l’on subi en tant que migrant, celui qui est infligé aux Grecs eux-mêmes par le capitalisme – est le thème de la rhapsodie. Il parcourt une ville hérissée de drapeaux rouges, secouée de chants révolutionnaires, de slogans, de bombes lacrymogènes lancées par une police surarmée.

Nuits bleues trouées d’éclats rouges, écharpes de fumées, cagoules et blousons contre casques et gilets pare-balles, dans un cas comme dans l’autre ce sont des Grecs, pas des millionnaires qui s’affrontent. Aujourd’hui, c’est la Grèce des rues qui parle et qui résiste.

Après les émeutes, on découvre le quotidien du vendeur de chaussettes, celui des femmes et leurs revendications, celui des médecins bénévoles face aux files d’attente. En contrepoint le port du Pirée, conteneurs, grues, paquebots géants, commerce international et silence de mort.

Les soirs, dans les quartiers populaires, chants et danses manifestent une joie qui ne veut pas s’éteindre. Chants des feuilles agitées par le vent qui fait tomber les oranges, vibrations des couleurs et du bourdonnement des abeilles, dans un ciel bleu qui a conservé sa constance millénaire.

Couleurs de vie mêlées.

Athènes vient d’être célébrée, traversée par des processionnaires tenaces. Un flot d’images et de sons, plus nourri et plus éclairant qu’une brève information télévisuelle.

Josiane Bataillard et Christophe Ottello

Le Désir, Rémi Gendarme et Chloé Truchot, capture d'écran

capture d’écran

 

 

Le Désir, écrit et réalisé par Rémi Gendarme, cadré interprété et monté par Chloé Truchon

Le désir, pulsion destructive ou constructive ?

Le désir empêché. Le désir contestataire d’un corps objet de traitements hospitaliers décidés par une hiérarchie inébranlable, le désir sans présent ni futur, le désir en déroute dans une chambre équipée d’appareils médicaux, au mur une horloge, un écran noir, de l’autre côté une baie vitrée qui révèle la nuit trouée des lumières d’autres chambres, de bureaux, de couloirs. C’est un grand ensemble hospitalier.

Le désir teinté d’un érotisme sombre, vengeur, sarcastique, livre ses assauts de viscères mis à nu par l’infirmière, dont la peau fragile et jeune masque à peine la fragilité de toute vie. Fragilité que la suite interminable de patients dont elle a la charge, renvoie aux oubliettes et qui finit par lui donner le sentiment qu’elle est utile à quelqu’un, à quelque chose.

L’homme qui délègue sa voix – voix trouée – livre toute son énergie dans la bataille, tellement inégale qu’il va à l’encontre de tout et de tous…

A force de coups de poings mutiques, le monologue que le malade délègue à Chloé Truchon commence par ces mots :

« Pour la première fois depuis un mois des sons sortent de ma bouche et je parle… »

Josiane Bataillard

 

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La Maison, réalisatrice Aliona Zagurovska (capture d’écran), prix du public, court métrage documentaire

On aurait tort de voir ce court métrage, bien assis sur un coussin de préjugés : film d’école, propos maigrelet, banalité rasante.

Caméra sur pied, perche pour la prise de son, cet équipement restreint semble déjà conséquent pour les hommes assis sur un banc, dans un parc à Paris. Ils parlent. On leur a demandé de s’exprimer face caméra, ce qu’ils font, quelquefois ils s’absentent en regardant à gauche, en demandant que s’interrompe l’entretien. Le troisième s’exprime en russe – non sous-titré -. Ils ont la bonhommie de ceux qui ont déjà vécu.

C’est le quatrième qui accepte la proposition faite d’emmener l’équipe de tournage chez lui, dans son appartement. Le seul qui regarde vers la droite.

Fin des séquences au square. Montée d’escaliers de la réalisatrice et de son équipe.

Entrée. La banalité se colore d’humour tendre.

Cadrages serrés, caméra épaule, puis à nouveau caméra sur pied pour suivre celui dont on ne connait pas le nom, mais dont on n’oubliera pas le visage. C’est un bon personnage, loquace, mais pas trop, qui se livre tout en demeurant pudique, qui évoque sa nostalgie avec un sourire que l’on sent s’inscrire en nous. Il y est question d’amours, les amours « comme ça » geste à l’appui, pour montrer que c’était poignant : « j’ai eu deux amours – un silence – deux, deux et demi ».

Enfin quand il croit avoir tout dit, il se reprend, continue.

Dans le salon il y a deux rideaux rouges qui deviennent rideau de scène, sans que cela paraisse de l’ordre de l’effet.

Josiane Bataillard


A propos josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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