Les ateliers du Renard, compte rendu du 14 01 2017 1


Le propre de cet atelier était de faire résonner les livres publiés par les éditions du goudron et des plumes, de faire émerger des propositions graphiques et écrites. (Chevenez, Jura suisse, http://dugoudronetdesplumeseditions.ch/).

Six personnes relèvent le défi.

 

Le Tricot d’Anna  (J.Bataillard et P. Crelier) D’après les illustrations les participant-e-s élaborent un texte

Quatrième de couverture : Au fil rouge, ainsi s’écrit la vie. Un point à l’endroit, un point à l’envers, tout se fait, se défait et se refait….

Dans le livre le texte est léger.

A l’inverse, Annie T, qui a travaillé sur les images proposées dans l’ordre de leur apparition dans le livre, a développé un texte long, saturé, porté par un souffle de révolte adolescente. L’héritage reçu à la naissance commence à se détricoter aussitôt que la vie est donnée. A cette fatalité s’ajoute celle d’une mère négative.

Voici un extrait de la fin du texte d’Annie T.

Encore quelques années. J’ai grossi. Je réalise la prophétie de maman : « Tu vas devenir comme moi », c’est-à-dire grosse, énorme, moche. Je réalise que mon vêtement rouge est déjà beaucoup plus petit qu’il n’était. Il laisse voir presque toute ma poitrine, mes bras sont maintenant dénudés. Un jour, je prends conscience que mon fil de vie en est à sa moitié. Je suis folle de colère, d’indignation, de rage. Rien n’arrête  ce processus de destruction de moi-même. Et je ne peux même pas dire « moi-m’aime » dans cet instant.  Je déteste ma vie qui s’en va. Qu’ai-je réalisé ? Qu’ai-je fait de bon ? de beau ? de bien ? Rien. J’ai envie de hurler ma révolte et ma douleur contre cette injustice.
Alors j’écris. Pour essayer de retenir le fil de ma vie, Ma poitrine est découverte. Mais je fixe dans l’éternité ce que je suis, ce que je fus. Ce que mon imagination me fournit comme images en mots. J’écris. Je m’enferme. Sur mes souffrances, sur mes impossibilités de transformer les essais. J’écris devant ma fenêtre. Protégée… encore.
Moitié des manches, moitié du corps, mon habit de vie continue sa lente disparition. Mon fil dénoue chaque étage supplémentaire de ma vie, mais j’avance dans ma lumière. Je suis. Je suis comme je suis. Il ne reste qu’un bout de manches, qu’un étage de protection sur mon ventre. Mais j’avance et je suis libre d’avancer à mon rythme, de ne pas faire ce que les autres auraient attendu de moi. Enfin je me pose, Je marche. Même quand il fait froid, je marche, j’ose enfin me promener, enfiler des tenues de sport, avoir l’air d’autre chose qu’une « dame comme il faut » Je marche et j’avance … vers une destination que je ne connais pas, qui me fait peur, surtout depuis que mon amoureux est mort. Alors j’ai commencé à avoir vraiment peur. A être vraiment en colère contre la vie.
Ma vie se raccourcit inexorablement. J’ai peur. Même dans ma baignoire, même au chaud. J’ai peur.
Mon vêtement est si petit, Juste une bande sur mes hanches. Mon pull s’enfuit. Ma vie  me trahit. J’ai trahi ma vie. Je n’ai pas fait ce que j’aurais aimé en faire. Mes rêves inaboutis mériteraient-ils cette punition suprême – vivre seule jusqu’à la fin de mes jours ?

Même si je sais que je n’en ai plus pour longtemps, je chante mon agonie, les derniers sons de ma Vie.

Oui, c’est comme ça que je prends ma revanche sur l’habit que les autres m’ont donné et ont voulu me voir porter. Mon pull de bienséance, mon pull de « sois comme on a voulu que tu sois » est entièrement détruit, détricoté. Je découvre que dans ce rien, mon fil de Vie est toujours là, que mon âme m’accompagne fidèlement, que je suis toujours là. Comme si la Vie ne s’arrêtait jamais. J’ai eu finalement peur pour rien, peur de mourir – pour rien, puisqu’on ne meurt jamais.
Oui, je ne porte plus le vêtement de l’autre, le vêtement qui m’a été imposé et qui m’a définie si longtemps. C’est maintenant à moi de tricoter ma vie et d’en faire ce que je veux qu’elle soit. Pour ces dernières années de vie. Je veux me construire selon ce que je suis et porter le vêtement que je me choisis.
Je me tricote et me construis – Enfin. Je suis libre. Enfin !

 

 

Le Voyage de Théodora  (P. Crelier) Faire une proposition graphique et/ou écrite

 

à la manière de Patricia Crelier, Richard R. a créé une carte pour une amoureuse...

à la manière de Patricia Crelier, Richard R. a créé une carte pour une amoureuse…

 

 

 

 

 

 

 

 

Un extrait du texte de Anne (à la manière de P. Crelier et de son impératrice Théodora partie danser à travers le monde…)

« Enfin, je suis danseuse.

Au Ballet Béjart,  à Lausanne je me suis installée.

Maurice B. est une personnalité, l’entendre, le voir diriger, est un spectacle. A travers lui nous vibrons à l’unisson. C’est tellement émouvant qu’avec toi j’aimerais partager et dans ma passion t’emmener: »

 

Une autre Théodora écrit à Justinien (texte d’Isabelle C, à partir de la carte postale qu’elle a choisie)

Quais de la Seine au temps du rock and roll

Quais de la Seine au temps du rock and roll

Le voyage de Théodora

PARIS

Justinien mon beau,

Je ne sais pas par où commencer tant il y a à dire sur Paris la magnifique. Et plus encore, nous y sommes pour quelques semaines, si bien que je n’ai pas tout vu.

Il y a beaucoup de cabarets, de théâtres, d’endroits où se produire ici. Cette ville est magique et folle, nous nous amusons beaucoup, je m’amuse beaucoup.

Ici tout est permis, on nous autorise surtout à contourner les codes de la danse, si bien que nous avons légèrement modifié notre production.

J’aimerais que tu sois là mon Justinien pour assister à cette métamorphose de notre art. J’ai tant appris, rien que par le fait de ne rien retenir, de laisser aller mon corps aux mouvements qu’il a envie de faire. C’est comme une sorte d’intuition corporelle qui se développe, ce que je ne connaissais pas avant Paris. J’avais surtout les pas de base, le classique. À Paris, on peut zapper les codes, comme je te l’ai dit, tout est permis.

Ici on danse le rock and roll, de midi à minuit le week-end sur les quais de la Seine, cette rivière qui traverse la ville.

J’aimerais que tu sois là, que tu me fasses tourner comme tu sais faire tourner ma tête et comme tu sais retourner mon cœur. Comme quand tu me renverses sur le lit, tu sais ? Une figure du rock and roll y ressemble.

Hier j’ai imaginé que c’était toi qui me renversais durant le rock. Mais je n’avais point envie d’embrasser ce danseur comme je t’embrasse goulûment lorsque tu me renverses.

Oui, malgré tous ces hommes dont les bras m’entourent, me retournent, me font tourner sur moi-même jusqu’à ce que je ne sache plus très bien où je me trouve ; malgré tous ces hommes mon cher Justinien, c’est TOI et toujours TOI que je désire.

Les Parisiens ont des mœurs légères. Le rapprochement des corps, le petit vin blanc fait tourner les têtes, et dans les recoins de la ville, les bouches se collent comme des ventouses, les mains des hommes deviennent baladeuses sur les corsages des femmes qui, enivrées par le vin, ricanent en se laissant faire.

Les codes vestimentaires sont eux aussi tout autres. Les épaules des femmes sont dénudées, les corsages laissent envisager des poitrines que les Parisiennes ont plus charnues que les nôtres à Constantinople. Aussi ai-je investi dans quelques uns de ces vêtements afin de jouer les Parisiennes le week-end sur les quais de Paris.

Tu me verrais mon Justinien, je te ferais fondre avec ma jupe qui tourne, mes escarpins que j’ai choisis rouges, rouge amour et mon corsage à fleurs discrètes qui rappellent les fleurs d’oranger que nous faisons tremper pour parfumer nos pâtisseries.

Et puis, mon corps s’est modifié, la danse l’a remodelé, on voit plus mes muscles. Le rock and roll c’est intense, ça essouffle. « Rock and roll » ça veut dire « secoué roulé ». C’est de l’anglais. C’est joli, non?

Hier soir il faisait doux, nous avons dansé jusque tard cette nuit après notre production au théâtre. Dilek n’est pas rentrée cette nuit. Je l’ai laissée avec un danseur à la peau mate, un incroyable danseur de rock and roll prénommé Nelson. Il vient de New York. New York, tu te rends compte?

Quand j’ai laissé Dilek, moi trop pressée de prendre le temps de t’écrire ce matin, elle minaudait avec Nelson d’une manière qui m’a fait prédire qu’elle ne rentrerait pas cette nuit.

Moi, je me sentais fatiguée. Il était déjà minuit et j’avais environ 6h de danse dans le corps.

Et puis, tu sais, c’est mon rituel de t’écrire le samedi matin, c’est comme si j’avais rendez-vous avec toi mon Justinien. Tu sais que je ne manquerai ce rendez-vous pour rien au monde. Les cafés du vieux Paris sont de formidables endroits pour t’écrire, tu verrais ça Justinien. Ici ils servent le café avec du lait. Café que je sirote lentement en t’écrivant.

Voilà mon Justinien, je te dis à samedi prochain, je te raconterai Dilek et Nelson et la suite de Paris.

Je t’aime, tu le sais.

Théodora

 

Alphabet Tic Tac (J.Bataillard, P. Crelier)

A partir de lettres tirées au sort, il est demandé aux participant-e-s d’écrire des haïkus (17 syllabes)

« Phrase douce avec un sursaut de pensée » disait Jacques Kerouac

T : Toi, tu te tais toujours
M : Mourir est meilleur que marcher au hasard maculé d’évidences (Monique D.)

S : Serpent venimeux et mutant cherche son cul-cul pan pan, et vlan ! (Richard R.)

K : Succession de K, locomotive, tambour battant le paysage (Nathalie)

A : Anonyme, observe les toits de la ville, perché sur l’antenne penchée (Anne)

 

Peut-être d’autres contributions viendront enrichir notre petit cahier d’écritures

 

 

 

 

 

 

 


A propos josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.


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Commentaire sur “Les ateliers du Renard, compte rendu du 14 01 2017

  • Patricia Crelier

    C’est une expérience inédite (in-et-dite) de découvrir comment les participants de l’atelier d’écriture ont réagi à mes textes ou à mes images..
    Le tricot d’Anna évoque pour moi la vie qui transforme une fille en femme. Chaque expérience la métamorphose. Un jour elle peut recycler ses expériences et commencer à tricoter… À vous lire, je découvre une Anna plus âgée, qui, après un bilan de vie s’offre un rendez-vous avec elle-même… C’est dé-routant, et j’aime ça!
    J’avais un pull en laine rouge, dont un fil n’était pas arrêté. Je le touchais machinalement, me disant qu’un jour, ce fil serait le début d’une histoire… il est désormais le début de vos histoires… Histoires de lettres en alphabets ou collages d’histoires. Je suis touchée par votre démarche. Merci.