La Brouillonne des livres : Au Bonheur des morts, des livres, des films…


La voix du poste, dirait l’enfant, de la dame qui parle dans le poste.

Il y a peu, sur France culture, Vinciane Despret parle de son dernier livre : Au bonheur des morts, Récits de ceux qui restent, paru chez Les Empêcheurs de tourner en rond, La Découverte, 2016.

Je suis l’enfant qui entend cette voix, qui la porte dans son sac d’école, avec son goûter, du pain frais avec une barre de chocolat noir. La maison familiale est à deux pas du cimetière, on passe devant chaque jour ; plus d’animation les jours d’enterrement, plus amusant quand les chevaux qui tirent le corbillard lâchent devant chez nous un crottin caramel et fumant, que nous irons ramasser dès que les affaires autour du mort seront achevées, que la rue sera rendue au silence.

Il nous semblait naturel que les vieux meurent, ou les malades inguérissables, soulagés enfin, disait-on. Nous ne voulions rien savoir des morts injustes, ou étais-je seule indifférente, saisie d’un effroi qui ne se disait pas, face à la mort d’enfants, de jeunes parents ou de soldats de la guerre d’Algérie ? En revanche, nous étions devenus assez grands pour comprendre que des années plus tard, quelques uns qui en étaient revenus s’étaient suicidés.

La mort m’était voisine, elle ne me tourmentait pas. L’envie de vivre si forte la tenait au silence. Puis elle arrive, valse tendre qui prend un grand-père, le père, la mère. Celle du bébé de quatorze mois, on ne la pas vécue, alors ? Mais celle qui l’a partagée, ne s’en est pas remise, ou mal remise.

Les années passant, elle devient plus proche. On l’habille de couleurs. Est-ce qu’on a fait le deuil, le travail de deuil, ou est-ce qu’on s’est accommodé de certaines façons de l’accompagner, lettres relues et sauvegardées, souvenirs, rêves nocturnes, ou visitations de jour ?

Copie d'écran

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Jusqu’au jour de ce livre: Au Bonheur des morts, Récits de ceux qui restent

Dont je retiens :

  • l’ouverture d’un esprit (celui de son auteure, philosophe enseignante à l’université de Louvain-La-Neuve) non plus seulement à la raison et aux approches scientifiques de la mort, mais à ce que des personnes de tout horizon vont lui raconter, aux lectures et aux films qu’on va lui conseiller. Elle devient une oreille accueillante, collectionne et consigne les récits.
  • la simplicité de l’approche, la sympathie pour les vivants et les morts, qui se trouvent conviés à quelques rencontres secrètes, ou plus organisées dans les sociétés ouvertes à des pratiques qui n’ont plus cours en Occident, sauf en Islande ou quelques contrées peu urbanisées (Bulgarie). Rencontres fructueuses le plus souvent, et si quelques larmes percent, les sourires aussi perlent, puisque quelque chose a lieu, advient, est instauré.

Et soudain, ça murmure en vous, des pages s’écrivent et deviennent sensibles.

A tel point que cette lecture en appelle d’autres, celles notées dans la longue bibliographie de Vinciane Despret, et comme par ce hasard qui n’est pas un hasard, mais un écho de plus, celles que des ami-e-s vous proposent, comme si ils ou elles avaient pressenti votre faim.

Milan Kundera : Le Livre du rire et de l’oubli, traduit du tchèque par François Kérel, nrf Gallimard, 1985

Page 151, Milan Kundera fait allusion à une nouvelle de Thomas Mann – très jeune alors – « une nouvelle candidement envoûtante » (quelle nouvelle, je ne sais pas).

Un jeune homme atteint d’une maladie mortelle, dans une chambre qu’il a louée « croit entendre une note légère et métallique. Comme un anneau d’or tombant dans un vase d’argent. Milan Kundera ajoute « Je crois qu’il a fait tinter cette note légère, limpide et métallique pour que naisse le silence. Il en avait besoin pour qu’on entendît la beauté (parce que la mort dont il parlait était la mort-beauté »).

Plus loin il ajoute:

« J’ai déjà parlé de la nouvelle de Thomas Mann : une jeune homme atteint d’une maladie mortelle prend le train et descend dans une ville inconnue. Dans sa chambre il y a une armoire et chaque nuit il en sort une femme nue, douloureusement belle, qui lui raconte longuement quelque chose de doucement triste, et cette femme et ce récit c’est la mort.
C’est la mort doucement bleutée comme le non-être. Parce que le non-être est un vide infini et l’espace vide est bleu et il n’est rien de plus beau et de plus apaisant que le bleu. Ce n’est pas du tout un hasard si Novalis, poète de la mort, aimait le bleu et n’a jamais cherché que lui dans ses voyages. La douceur de la mort a une couleur bleue.
(…)
Mann avait vingt-six ans et Novalis n’a jamais atteint la trentaine. J’ai plus, malheureusement, et contrairement à eux je ne peux pas ne pas penser au corps. Car la mort n’est pas bleue et Tamina le sait comme je le sais. La mort est un labeur épouvantable. Mon père a agonisé des jours durant dans la fièvre et j’avais l’impression qu’il travaillait. P. 246, op.cit.

 

Antonio Moresco : La Petite Lumière, Verdier, terra d’altri, 2014

30 chapitres, assez courts ; le fil narratif s’étire simplement. Un narrateur, reclus dans un village abandonné et ruiniforme découvre « une petite lumière » sur le flanc opposé, de l’autre côté du vallon.  C’est là qu’habite un enfant, singulier, qu’il apprivoise peu à peu. Un enfant mort. Sa vie, on l’imagine possible dans une sorte de limbe, territoire inventé au Moyen Age où l’on plaçait les enfants morts-nés, non ondoyés. Le village, au fond du vallon, comprend une école, une épicerie sale, une épicière peu loquace ; aucune autre vie sensible, visible, tout est, déjà ou presque, rendu à la végétation.

Le narrateur adulte et l’enfant, sont-ils un seul et même personnage, l’un reflet de l’autre ou eux entités ? Peu importe, ils sont, au-delà de toute vie banale, pleinement vivants, êtres sensibles, vibrant à ce que la nature prolixe leur offre tout en envahissant, dévorant les ruines des maisons du village.

Car par-delà le temps des hommes, sera le temps de la nature et des ombres, celles qui pratiquent la bienveillance, entre elles.
« Tous (les fruits) continuent à mourir et renaître et à mourir à nouveau, toute chose dans le même cercle de la douleur crée. » p. 120

Le roman se termine par l’invitation de l’enfant à l’adulte, invitation à partir, mais où ?

« On va où je lui demande.

Je ne sais pas »

Peu importe, lecteur, le voyage se continue, dans ta rêverie, vers le pays d’une mort apaisée, où la vie se réalise pleinement.

Ce livre ne figure pas dans la bibliographie de Vinciane Despret, il m’a été prêté par une amie que je remercie.

A suivre…

 

Fukushima mon amour, Doris Dörrie, Le film

 

Fukushima, mon amour, Doris Dörre

Fukushima, mon amour, Doris Dörre

Un film en noir et blanc, comme un entre deux vies, celle d’avant, celle d’aujourd’hui : celle de la geisha avant la catastrophe nucléaire de Fukushima , celle de Marie, l’Allemande, avant que sa vie amoureuse ne bascule dans le néant.

Deux femmes que tout oppose, la langue, la taille, le savoir-être, qui se donnent l’une à l’autre naissance, vie nouvelle, une fois les fantômes calmés.

Trop de morts qui ne sont pas partis, qui reviennent chaque nuit. Malgré le sel dont les deux femmes se signent, avant de s’endormir.

Marie est particulièrement sensible aux fantômes, puisqu’en elle est le manque – l’amour perdu –  lui dit la geisha. Quant à elle, elle craint le fantôme de sa petite apprentie qui chantonne chaque nuit sur l’arbre, où elles étaient toutes deux réfugiées quand les eaux sont montées. Elle l’aurait poussée de la jambe qui boite aujourd’hui. Il faut confesser la faute ou ce qu’elle croit être sa faute, peut-être la seule faute d’être encore en vie, et lui donner une poupée de bois et de chiffons pour compagnon. Après quoi elle ne reviendra plus.

C’est tout à fait dans la ligne de Au Bonheur des morts, Récits de ceux qui restent

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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