Le ateliers du renard : villes imaginaires, 4 mars


L’atelier commence ainsi 

Écrire ou tracer des lignes, des formes,des mots, sur des pages d’un étrange cahier tramé, choisies par les participant-e-s qui pourraient faire une ville, chacun-e pour soi.

Puis collectivement, sur une surface de papier à partager, tracer des ponts, des écoles, des passants, des souhaits, des notions de temps, des espaces arborés, dans le plus grand désordre, sans souci du haut, du bas, ou de quelque orientation que ce soit.

Nous avions là des villes plus ou moins idéalisées ou ancrées dans nos vécus.

Sur les douze ou treize formes ou types de villes nous en avons retenu six : Les villes et le désir, les villes et les passant-e-s, les villes et la solitude, les villes mort/renaissance, les villes et la violence, les villes et le temps.

C’est à ce stade que nous croisons Italo Calvino et (Ses) Villes invisibles (Le città invisibili), roman  publié en 1972 (Einaudi), devenons des Marco Polo, ou autres aventurier-ère-s qui relatent leurs découvertes à Kublai Khan, ou tout autre destinataire.

Sous un pont, le long de la coulée verte, piste cyclable

Sous un pont, le long de la coulée verte, piste cyclable (photo JB)

Voici les textes de Catherine D.

  • la ville et la solitude
  • la ville, mort et renaissance de
  • la ville et le danger
  • la ville et le désir
  • la ville des passants
  • la ville et le temps

 

Six possibilités d’une ville

par M.P., voyageur émérite

 

Pour mon premier voyage, j’ai choisi de partir vers l’est. La première ville sur mon chemin – j’y suis arrivé très fatigué – m’a paru avenante : rues larges, bâtiments neufs, passants souriants. Me hâtant vers une chambre d’hôtel, j’ai cependant été surpris par le silence qui régnait alentours. Tant mieux, ai-je pensé, je pourrai ainsi profiter d’un bon repos. Mais après un long somme, je suis sorti et me suis rendu compte que les larges rues de cette ville restaient étonnamment vides, que les immeubles pimpants qui m’avaient tant plu à mon arrivée étaient déserts et que le regard des passants ne reflétait que le vide. Ville-fantôme où erraient des êtres murés dans une insondable solitude.

Ce fut ma première ville, celle des solitudes, Solipsia.

 

Lors de mon deuxième voyage, un peu plus loin encore vers l’est, je suis entré dans une ville en franchissant l’imposante grille du cimetière. Curieux, ai-je pensé, mais aucune autre entrée n’était en vue. Traversant ce « champ du repos », je me suis aperçu que les tombes portaient toutes des noms illisibles (effacés, ou gravés dans une langue inconnue) et des dates surprenantes : 907-850, par exemple, comme si ces morts remontaient le temps. Et de fait, enfin sorti du cimetière pour entrer dans la ville proprement dite, je n’y ai rencontré que des nouveau-nés, parfaitement autonomes, comme s’ils bénéficiaient d’une longue expérience de vie. Mort et renaissance, me suis-je dit.

Et ce fut ma deuxième ville, Mortavita.

 

Pour mon troisième voyage, encore un peu plus loin dans l’est, j’ai choisi, par soudain goût du risque, une ville dont on disait qu’il fallait l’éviter, qu’elle était dangereuse pour le voyageur solitaire que j’étais. A mon arrivée, la ville a semblé vouloir faire mentir cette funeste renommée. Gens aimables, vastes squares, estaminets accueillants, tout me souriait. Puis je me suis rendu compte que mes faits et gestes étaient épiés, que le moindre de mes regards était interprété, et j’ai commencé à avoir peur. Quand le premier poing s’est levé, je me suis enfui sans demander mon reste.

Ce fut ma troisième ville, celle de tous les dangers, Violanta.

 

Pour mon quatrième voyage, toujours plus avant vers l’est, je suis parvenu à une ville dont les remparts s’élevaient très haut dans le ciel. A une poterne, j’ai été reçu par un portier qui, à ma demande d’ouvrir la grille qui me donnerait accès au cœur de sa ville, s’est contenté d’un sobre : premier désir ? Devant mon incompréhension, il a murmuré, agacé : quel est votre premier désir ? Vous savez bien, sans doute, puisque vous êtes ici, que vous pouvez en avoir trois. Mais sans le premier, vous n’entrerez pas. Stupéfait, j’ai articulé au hasard et sans y croire vraiment : Mon premier désir, c’est d’entrer dans cette ville. A mon grand étonnement, la grille monumentale s’est ébranlée sur ses gonds et je suis entré. Mais derrière elle se trouvait un autre garde qui a bougonné : deuxième désir ? Maintenant fait au feu, j’ai dit fermement : visiter le cœur de la ville. Aussitôt un guide s’est approché de moi et nous sommes partis. Cette ville à vrai dire ne présentait pas grand intérêt, sauf peut-être son jardin botanique où j’ai flâné de longues minutes. Puis je me suis retrouvé devant la grille, devant le même portier à qui j’ai dit avec assurance : mon troisième désir, c’est de quitter cette ville. Ah ! m’a-t-il répondu, ce désir-là n’est pas valable… J’ai donc dû, au mépris de toutes les lois locales, m’enfuir en franchissant la grille alors que le portier avait le dos tourné. Mais mon troisième désir non exaucé m’est resté en travers de la gorge.

Ce fut ma quatrième ville, Desiria.

 

Pour mon cinquième voyage, j’ai bifurqué vers le sud. La ville qui s’est présentée avait un aspect fuyant : ses rues filaient à toute allure vers l’horizon, son fleuve n’arrêtait pas de couler, ses habitants ne faisaient que passer. C’est pourquoi, moi non plus, je ne me suis pas attardé.

Ce fut ma cinquième ville, fugitive et passagère, Passaïa.

 

Pour mon sixième et dernier voyage, bien fatigué et un peu malade, je suis entré dans une étrange ville où tout semblait à la fois très vieux et très moderne, très ancien et très nouveau. Je me suis, moi aussi, tout à coup, senti envahi d’une curieuse impression : je croyais être tout neuf et très vieux, un nouveau-né et un ancêtre. Je marchais dans les rues de cette ville avec la fragilité de l’enfant et l’incertitude du vieillard. Tous ceux que je rencontrais portaient des vêtements qui tenaient à la fois du lange et du pantalon. J’ai compris que cette ville avait avalé le temps, qu’elle l’avait digéré pour le recracher dans le désordre. Pressé de reconquérir ma cohérence temporelle, je me suis enfui.

Ce fut ma sixième et dernière ville, Uchronia.

« L’ailleurs est un miroir négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu’il n’a pas eu, n’aura pas. » Italo Calvino, Les Villes invisibles.

Textes de Catherine D.

 

Suivent deux pages de Monique D.

Monique D,

Monique D.

Monique D.

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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