La Brouillonne de livres : Jakuta Alikavazovic et les Petites Fugues


Rencontre avec Jakuta Alikavazovic, le lundi 20 novembre 2017, à la médiathèque de Grandvillars, dans le cadre des Petites Fugues.

On croit pénétrer dans un monde léger et très parisien de quadras désenchantés, drogues et amours volages, c’est une première approche.  Or c’est une quête du père doublée d’une quête du livre en train de s’écrire à la recherche d’un livre qui a existé, ou peut-être existé, ou pas existé…

Lors des journées préparatoires aux Petites Fugues, libraires, bibliothécaires et bénévoles, ont été convié-e-s à la présentation des auteur-e-s invité-e-s. Le 1er juin, Christophe Fourvel nous faisait part de ses lectures, on le sait gourmand et gourmet, dénicheur de talents, plus enclin à parler des écritures, des enjeux de la composition, que des vies des écrivains contemporains. Cela me va bien.

Sur les trois auteurs donnés à choix, la médiathèque de Grandvillars recevra Jakuta Alikavazovic.

On aura le loisir de lui demander d’où lui vient ce prénom et ce nom à consonance d’Europe centrale.

Pour l’heure, elle écrit en français, vit en France, et cela doit nous suffire.

Photo des Petites Fugues 2017

Corps volatils, Éditions de l’Olivier, 2007

S’adressant à des professionnels Christophe Fourvel soulignait que ces Petites Fugues, sont le moment de nouer des liens avec des auteurs vers lesquel-le-s nous ne serions pas allé-e-s naturellement.

Pour nouer des liens, je lis. Liens de sympathie, tout en défendant ma position de lecteur ou de lectrice. Je me donne le droit d’abandonner un livre. Ce droit acquis, m’incite souvent à persévérer, à dépasser mes premières réactions, à découvrir les enjeux du livre.

Ainsi, me demandai-je assez vite, pourquoi Jakuta Alikavazovic, s’autorise certaines expressions, branchées « des biscuits à fort potentiel d’érosion » page 65, dans une narration classique : des personnages, une mise en place narrative bien orchestrée et le sacro-saint passé simple. J’étais perplexe, voire agacée, mais j’ai continué. Heureusement.

Estella, la petite vendeuse de piscines, fille d’une photographe Anna Marlowe et d’un père délabré, (dépression, alcool, adultères, suicide), veut à tout prix retrouver le manuscrit, ou le livre de ce père fantasque. Pour ses recherches, elle s’appuie sur Colin, l’ami d’enfance devenu son amant. Il fait de son mieux pour l’aider.

A contrario, Quentin, colocataire de Colin, médecin anesthésiste, est un fervent adepte de l’oubli, de l’effacement, du droit au repos. Sa pharmacopée hallucinogène calme les esprits rendus débiles par le travail et l’anxiété. Son commerce fructifie mais certains clients en paient les conséquences.

Ce roman a plusieurs peaux, comme un bel oignon paré pour l’hiver. Derrière ce premier rideau d’une vie de trentenaires ou quadras parisiens, il y a le vie du Livre, avec sa majuscule.

Celui qui s’écrit, ici et maintenant, sous les yeux du lecteur.

Le livre de John le père. Livre publié ? Disparu ? Fantasmé? Génial ? Échec notoire ? Livre mangé, rongé, rongeant ?

Et…

Le livre qui engage la vie du couple qui le cherche (Estella et Colin), et peut-être sa dissolution.

Le livre qui révèle la course de l’auteur, suivie de celle du lecteur, l’un et l’autre toujours désireux d’écrire et de lire LE LIVRE, le livre définitif, absolu.

Le livre qui devient toute une bibliothèque. À la façon de Parmiggiani, l’auteure fait de la bibliothèque de John, une bibliothèque fantôme, « comme unne photo en négatif » faites de poussières de suie, traces fragiles de ce que furent les livres sur les rayons. Á la saignée du coude de Colin, le narrateur, une trace de suie, trace mémorielle aux significations multiples.

Cette bibliothèque d’ombres de suie, emprunte aux arts plastiques, aux réalisations d’auteurs contemporains que Jakuta Alikavazovic remercie : Claudio Parmiggiani (voir le site pour mieux comprendre) Pascal Convert. Ainsi nous fait-elle part de la fabrique du roman. Et c’est intéressant.

http://fr.contemporain.wikia.com/wiki/Claudio_Parmiggiani


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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