La Brouillonne des livres : cendres des hommes et des bulletins, Pierre Senges et Sergio Aquindo


Cendres des Hommes et des Bulletins, Pierre Senges et Sergio Aquindo, Editions du Tripode, 2016

Entre les « Échos de la fête des fous » et les «Versions de la toile » – la toile : ce tableau de Bruegel le vieux (vers 1525.- 1569) intitulé : Les Mendiants, il y des pages d’une Histoire et des histoires qui débordent les marges, s’enflent d’excès subtils…

C’est l’histoire d’une longue pérégrination, au travers de l’Europe jusqu’aux abords de Constantinople : une caravane de gueux, grandioses et misérables. Ils trempent leurs chausses dans les gadoues et leur mitre ou leur couronne se perd dans la fougue des nuages qui passent au-dessus de leur têtes.

Forêts profondes, landes désertes, Orients trop chauds, Pays-Bas pris par le gel, sous ces climats excessifs, ils rêvent, espèrent encore, souffrent, persistent, et pour survivre bénissent les paysans, promettent des jours meilleurs, eux qui ont si piteuse apparence.

Tous sont déshérités, certains dont les noms sont attestés, d’autres, comme cette Jacinta d’Angleterre, sont des figures imaginaires.

 

La tentation est grande de vérifier si l’Histoire officielle ou les Chroniques parlent d’eux :

– Célestin VI « Bol de fromage blanc » fils de Célestin V le Niais, devenu pape à la place de Salvatore Plombo, le juste, le capable. Ce dernier se proclame dès lors Sylvestre IV, anti-pape…

– Philippe VII qui devait être le roi légitime, doublé par Charles VII « le Bien servi »…

Ces « Mendiants » contraints de chevaucher des croupes d’ânes, suivis par une cour nombreuse prête à en découdre, jusqu’aux grandes lassitudes.

– Alaeddin, le Magnifique, qui ne le fut ou pas pas ? Se serait -il évanoui ailleurs, loin d’un trône trop grand pour lui ? Aurait-il préféré l’étude, la philosophie, certaine solitude ? En tous les cas, sa place dans une généalogie fantasque et parodique, ne peut le destiner qu’à ce destin picaresque.

Histoire, chroniques, imagination et toute la poésie d’un humour léger, serein, qui s’amuse de ces grandeurs déchues et déçues. La plume de Pierre Senges folâtre comme un goupillon généreux, arrose sa prose de cocasses notations sérieuses empruntées aux philosophies et spiritualités de l’antiquité et du Haut Moyen-Age. Suite de noms savants : le plérôme (la plénitude) La Gnose, dont on peut ne pas se soucier, tant il est évident qu’il s’amuse et nous amuse. Sous le grand sérieux plus d’un sourire en coin, si ce n’est un franc éclat de rire..

Et Sergio Aquindo auteur et dessinateur argentin ?

Comment ces deux-ci tissent-ils ce livre singulier ?

Comme une sempiternelle fête des fous, qui revient, déclinaison verbale et imagée sur « la toile » ou à partir de « la toile », celle de Peter Bruegel le vieux.

Les éditions du Tripode ont pris soin d’imprimer dans le rabat de la première de couverture ce petit tableau, d’en préciser la localisation au musée du Louvre.

Sergio Aquindo, d’une plume libre et inventive, malgré la contrainte qu’il s’est donnée, il se ballade dans le tableau et autour du tableau seulement, croque une silhouette, une autre, ou toutes les six, en traits plus ou moins denses ou espacés, faisant jouer les blancs et les noirs, les flous et les contrastes. Il cerne le détail, le floute, travaille la netteté de l’ensemble, le voile. Il titille l’œil qui feuillette les pages, puis qui revient au tableau.

L’un redit l’Histoire avec le savoir de celui qui a lu les chroniques et s’en délecte. L’autre décline un tableau et ses personnages avec une main déliée, il rend l’effroi des mines ou leur cocasserie. L’un et l’autre joyeusement.

Je ne sais plus quel auteur contemporain, sur France culture, disait récemment lire les romans , en imaginant que cela se passe aujourd’hui.

Avec Cendres des Hommes et des Bulletins, ça marche très bien. Il y a quelques échos de fête des fous, et d’honorabilités déçues – pas encore déchues – sur les ronds-points et dans les cercles plus retreints.

 

 

 

 

 

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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