La brouillonne des livres : Jean-Paul Goux, sourdes contrées


Sourdes contrées, Champ Vallon, décembre  2018, nouveau roman de Jean-Paul Goux

« Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,
Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées? » Oublieuse mémoire, Jules Supervielle, nrf Gallimard 1949-1987

Inlassablement Jean-Paul Goux construit l’œuvre livre qui l’absorbe et dont il se nourrit. Il dit avoir toujours été intéressé par le fait d’habiter, cela s’élargit à l’état d’être au monde, dans le corps de sa propre enveloppe, dans celui d’une maison, d’une rue, d’un quartier, entre des murs ou dans l’ espace d’un jardin, d’une clairière, dans le corps d’un être aimé, dans celui d’une vie.

Des  thèmes lui reviennent comme une basse continue, d’autres paraissent, comme au travers d’une viole de gambe, dont les cordes frottées égrènent les images de souvenirs, les vrais, ceux que l’on aménage ou reconstruit.

L’architecture et son vocabulaire poétique – qu’importe si un mot nous échappe, si une construction aérienne et fantasque dépasse notre capacité à l’imaginer dans l’espace – il nous convie à la dégustation d’un vocabulaire savant, pêché dans les livres anciens, c’est une musique comme un fruit mûr et déjà fripé, qu’on déride sous les doigts.Et qui s’écoute.
La correspondance entre ses romans, en particulier les trois qui forment : Les Quartiers d’hiver (L’Embardée, Les Hautes falaises, Séjour à Chenecé) puis L’Ombre s’allonge, tous les quatre chez Actes Sud, ces romans ou récits sont comme une maison qui s’agrandit, soit qu’on lui ajoute des éléments nouveaux, soit que des fouilles ou des clés retrouvées mettent à jour des chambres secrètes. Les personnages et les lieux s’y croisent parfois. Tout y est fantastiques froufrous d’échos, il cite Nerval, on pense à Nerval.

L’amitié, comme toujours, mais il s’agit ici d’une longue amitié amoureuse, complice et délicate. Julie et Vivien correspondent en esprit et en amour, dans de parfaits accords, depuis si longtemps.

Et voici un thème nouveau (pour moi en tous les cas): c’est une dérive patiente et minutieuse sur la mémoire, les souvenirs et les images qui les mettent au monde, souvenirs vrais, transformés ou inventés. »Julie fait une fugue », Vivien patiemment écoute, consigne pour donner à Julie la possibilité de s’y retrouver. Il évoque tous les chantiers qu’elle a menés en tant qu’architecte, parfois elle lui parle longuement de chantiers dont il n’avait nulle connaissance. Très vite un doute s’insinue, lequel des deux aurait oublié ou fabulerait ? Quoi qu’il en soit, si Julie fugue et s’absente de certains souvenirs, Vivien le narrateur compagnon fidèle écrit leur fugue mémorielle.

Le plaisir qu’a souvent pris Jean-Paul Goux à inventer des noms de lieux se décuple ici en une suite onomastique très chantante, chuintante. Challerans, où se trouve la maison des étés, puis Mérande, Chaumeil, Champs, Courance, Cramanche, Chauvancé, Chaillemotte, Valranche, Cerneux…Une espèce de « salut par les noms ». Parce qu’ils dessinent une improbable province, une campagne de pâturages, de haies, d’étangs, de forêts de feuillus, entre lesquels sont des longues étendues de paysages qu’on dirait peu peuplés.On y entend que la musique sereine et pleine d’une évocation amoureuse, amour partagé entre l’homme et la femme, amour de la langue et de son bercement.

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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