La brouillonne des livres, Bérengère Cournut


De Pierre et d’Os, Bérengère Cournut

C’est une histoire d’Inuits, inventée de toute pièce par Bérengère Cournut qui n’est jamais allée sur leurs terres. Uqsuralik, une gamine devient jeune fille en une nuit. Sur la banquise «mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseau. Qu’est-ce encore que cela ?» Mais voici qu’un grand bruit déchire le silence et la sépare de sa famille, l’igloo est de l’autre côté de la faille. Elle a sa peau d’ours avec elle, un couteau en demi-lune, sa chienne Ikasuk et quatre jeunes mâles affamés, à nourrir sous peine d’être déchiquetée.

Uqsuralik est confrontée à la survie en milieu hostile dès la première page du roman. Pleurer ? Pas le temps, pas le droit, le froid la mangerait. Une seule solution : avancer dans les brumes blanches et grises, vers ce qu’elle croit être les terres, où elle espère trouver d’autres familles.

En 96 brefs chapitres le roman avance comme un traineau qui glisse sur la neige fraiche. Phrases courtes, simples, au présent de l’indicatif, pas d’effets spéciaux. Le froid pousse les hommes, les femmes et les enfants à chasser l’ours, le phoque, le petit gibier : lapins et renards des neiges quand il n’y a plus rien d’autre. Se blottir dans la maison de neige, sortir pour chasser et, à la belle saison se goinfrer des fruits rouges du bref été…

Parfois un chant se dit comme une invocation aux éléments naturels, aux esprits, aux membres de la famille et du groupe, tous unis dans un immuable retour des êtres disparus. Ils reviennent se loger dans un nouveau né. Ainsi peut-on appeler sa fille petite mère, ou petite sœur. Le groupe se tient contre la nature hostile dans une mythologie de l’éternel retour, face à l’immuable, à l’impérative vie donnée à vivre, à l’invisible.

Bérengère Cournut ne triche pas, elle n’est pas allée dans l’Arctique. Elle n’invente rien, ne fait que s’inspirer des récits et des chants rapportés par le philologue danois William Tahlbitzer, les explorateurs-ethnologues Knud Rasmussen et Paul-Émile Victor. Elle en extrait des notes sur la chasse, la vie et les dangers des icebergs. La poésie des chants inuits met sur le même plan le vécu quotidien et les notions spirituelles : la nourriture, la survie du groupe, la parenté, les croyances chamaniques. Le roman dessine une cosmogonie plus profonde qu’un simple folklore et permet au lecteur d’éprouver un champ d’émotions délicates.

Bérengère Cournut n’élude pas le débat autour de l’appropriation culturelle, le fait d’appartenir à une culture dominante qui montre les Inuits en éternels chasseurs… Elle le fait avec délicatesse.

éditions Le Tripode, 2019

Bérengère Cournut réside en Franche-Comté

 


A propos de josineb

Josiane Bataillard vit à Belfort et boit l'eau du robinet. Elle habite dans les livres, à l’abri des pages où s’écrit la vie à l'endroit, à l'envers.

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